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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Discours aux funérailles de Jan Appel
Hempel ( 8 mai 1985 )
3 octobre 2007 par hempel

Présentation :

Lors du décès de Jan Appel, frère d’armes de Hermann Gorter, Marc Chirik me chargea de rédiger l’hommage funèbre. Il ne trouva qu’un mot ou deux à corriger, puis il me dit que c’était bien. Je lus donc ce texte près du catafalque, non sans émotion, avant que celui-ci ne fût livré aux flammes du funérarium de Maastricht. Je dois au camarade Michel Olivier, qui faisait également partie de la délégation, d’avoir retrouvé ce document.

Allocution faite en français et hollandais aux funérailles de Jan Appel le 8 mai 1985 à Maastricht (Pays-Bas) par une délégation internationale du CCI (8 camarades), à la demande de sa compagne. Une vingtaine de personnes étaient présentes seulement, la famille de Jan Appel avait refusé d’inviter la presse.

JLR


Allocution :

Camarades,

Le 4 mai 1985, la dernière grande figure de l’Internationale communiste, Jan Appel, a cessé de penser.

Le prolétariat n’oubliera jamais cette vie de combat pour la libération de l’humanité.

Malgré l’échec de la vague révolutionnaire au début de ce siècle, où des milliers et des milliers de révolutionnaires ont été décimés en Russie et en Allemagne, où certains même s’étaient suicidés, malgré la longue nuit de la contre-révolution, Jan Appel est resté fidèle au marxisme, à la classe ouvrière, et persuadé de l’inéluctabilité de la révolution prolétarienne.

Jan Appel était de cette trempe d’acier forgée dans le mouvement révolutionnaire en Hollande et en Allemagne au début de ce siècle.

Il était de ceux qui ont combattus aux côtés des Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Lénine, Trotsky, Gorter, Pannekoek.

Il était de ceux qui ont fait la révolution en Allemagne.

IL ÉTAIT DE CEUX QUI NE TRAHISSENT JAMAIS LA CAUSE DU PROLÉTARIAT !

Mais il était aussi plus que cette masse anonyme de valeureux révolutionnaires produits par la vague révolutionnaire du début de notre siècle, car il a laissé les traces qui nous permettent à nous, révolutionnaires aujourd’hui, de reprendre le flambeau.

Nous avions eu la fierté d’accueillir Jan Appel au congrès de fondation du Courant communiste international à Paris en 1976.

Oh ! Jan Appel n’était pas venu pour parader ni rechercher de quelconques félicitations hypocrites. Jan Appel refusa tout au long de sa vie les propositions d’interviews de journalistes en quête de sujets à sensation ou d’images à ranger sagement dans les archives historiques aseptisées de la bourgeoisie. Jan Appel était un digne représentant de cette foule anonyme des générations mortes du prolétariat, dont le combat historique a toujours nié le culte de la personnalité ou la recherche de titres de gloire. Comme Marx, comme Lénine, il n’avait pas de comptes à rendre à la presse à sensation capitaliste.

Par contre, Jan Appel a su reconnaître ceux qui, tout aussi anonymement, et réduits à l’état d’infimes minorités pour l’heure, poursuivent le combat commun. Son témoignage à notre congrès, fût comme un coup d’envoi de la génération d’Octobre 17 pour notre organisation internationale unifiée.

Avec sa modestie inébranlable, Jan nous avait raconté comment il leur avait fallu à eux, la délégation du parti communiste ouvrier d’Allemagne (KAPD) détourner en 1921 un navire pour rejoindre les bolcheviks.

C’est avec cette même modestie tout en maintenant la fermeté des principes de classe que Jan Appel était intervenu au IIIe congrès de l’Internationale communiste face aux grands Lénine, Trotsky, Boukharine, pour critiquer les erreurs de ces camarades de combat communistes.

C’est avec détermination que, malgré les quolibets des délégués bolcheviks, vers la fin de ce IIIe congrès, Jan Appel (sous le surnom d’Hempel) avait affirmé des questions fondamentales pour la révolution mondiale aujourd’hui. Rappelons ses paroles (extraites d’un petit livre bleu d’une édition franco-italienne) :

« Il manque aux camarades russes une compréhension des choses telles qu’elles se passent en Europe occidentale. Les camarades russes comptent avec une population telle que celle qu’ils ont en Russie. Les russes ont vécu une longue domination tsariste, ils sont durs et solides, tandis que chez nous le prolétariat est pénétré par le parlementarisme et en est complètement infesté. En Europe il s’agit de faire quelque chose d’autre. Il s’agit de barrer la route à l’opportunisme. l’opportunisme chez nous, c’est l’utilisation des institutions bourgeoises dans le domaine économique... Les camarades russes ne sont pas non plus des surhommes, et ils ont besoin d’un contre poids, ce contre poids ce doit être une 3e Internationale liquidant toute tactique de compromis, parlementarisme et vieux syndicats ».

L’échec de la révolution européenne a tué la révolution en Russie.

Mais les paroles de Jan Appel en juin 1921 en résonnent d’autant plus fortement ! Oui c’est en Europe que la révolution demeure décisive parce que c’est en Europe que les mystifications de la bourgeoisie sont les plus anciennes, sont les plus tenaces, sont les plus dures à combattre.

Avec détermination, la délégation du KAPD avait maintenu ses critiques à l’opportunisme croissant dans l’Internationale communiste - non pas pour affaiblir la révolution isolée - mais pour renforcer ce qui était solide et dynamique dans l’Internationale communiste, pour renforcer la lutte mondiale du prolétariat !

Les groupes révolutionnaires qui surgissent aujourd’hui n’auront de raison d’exister et d’agir en faveur de la révolution qu’en partant de ces critiques et des leçons des gauches de la IIIe Internationale, avec Jan Appel. Sans la reconnaissance de cette filiation passée, il y a le néant et la contre-révolution.

Cette expérience passée fonde notre existence à nous, Courant communiste international aujourd’hui. Nous savons ce que nous devons aux organisations passées du mouvement ouvrier, à leurs militants, à Jan Appel, aux Lénine, Pannekoek, Bordiga, Vercesi et à tant d’anonymes, ces milliers de disparus.

Comme Engels l’a dit à propos de Marx nous retrouvons cette constance chez le révolutionnaire Jan Appel :

« Contribuer d’une façon ou d’une autre au renversement de la société capitaliste et des institutions d’Etat qu’elle a créées, collaborer à l’affranchissement du prolétariat moderne, telle était sa véritable vocation. La lutte était son élément, et il a lutté avec une passion, une opiniâtreté rares » (Engels, 17 mars 1883).

Tel fût Jan Appel !

Toujours actif dans les petits groupes qui ont survécus à l’échec de la révolution mondiale après les années 1920, et malgré l’isolement jusqu’à la fin de sa vie, Jan Appel n’a jamais cessé de taper du poing sur la table (même âgé de plus de 90 ans) pour défendre énergiquement la perspective révolutionnaire.

Avant que ses yeux ne se ferment à jamais, nous avons serré la main de ce grand révolutionnaire. Il avait toute sa lucidité lorsque nous lui avons parlé des potentialités de la situation mondiale actuelle pour une reviviscence de l’activité révolutionnaire. Il nous a fait comprendre qu’il restait avec nous.

Que sa compagne reçoive ici toute notre sympathie.

Les militants du CCI qui continuent la lutte pour laquelle tu as vécu et combattu, te saluent une dernière fois et garderont vivant ton exemple et ton souvenir.

Maastricht le 8 mai 1985.

(Une couronne de fleurs a été également portée par notre délégation)