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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Mai 68 : Luxuriante rupture
Joël OUSTALET - La généralisation de la grève : une brêche toujours d’avenir
30 octobre 2009 par jo

Avant-propos :

Il est difficile d’embrasser la luxuriance de l’année 1968 car ce raz-de-marée social a porté toute une jeunesse qui avait soif de changement.

C’est clairement une rupture avec la contre-révolution qui de Kronstadt à Barcelone, de Weimar à Autschwitz, de Nagasaki à Budapest, a liquidé ou anesthésié les générations précédentes.

Elle marque aussi la fin des « Trente Glorieuses », de la période de reconstruction : l’Europe et le Japon viennent de nouveau encombrer le marché mondial. En France, le chômage double en un an (500 000 personnes fin 1968). Et les USA sont tellement embourbés au Vietnam que le 15 août 1971, le président Nixon décroche le billet vert du métal jaune. C’est une modification profonde de tout le système des échanges internationaux.

On peut aussi rappeler que ce ne sont pas les chars de Massu ou les CRS de Marcellin qui ont ramené l’ordre bourgeois mais les bons offices de la CGT.

L’on se doit en tous cas de défendre cette gigantesque grève qui rassemblera du 22 au 31 mai entre sept et dix millions de grévistes. Car le nombre a constitué un choc pour la conscience ouvrière en montrant le degré de solidarité et de force. Et, alors qu’avant la grève, chaque ouvrier est atomisé, le mouvement va démultiplier une politisation très concrète : c’est l’aspect qualitatif.

Malheureusement, il n’existera pas, malgré le bourgeonnement de Comités d’action ou de Comités de grève tel celui de Nantes, d’organisation autonome de la classe comme en Pologne avec le MKS (Comité interentreprises de grève), en 1980.

Et ce manque de perspectives politiques va déboucher sur des négociations, des élections et combien de désillusions. Mais les braises sont toujours là même si la situation est, 40 printemps plus tard, radicalement autre. En 1968, à Prague, comme à Paris, tout semblait possible. Or, nous avons basculé dans un monde où la liberté s’appelle flexibilité, précarité, famine ; où les inégalités n’ont jamais été aussi criardes ; où l’inquiétude gomme la confiance ... Plus que jamais, à l’heure du krach ultime (économique, écologique et guerrier), l’heure est aux grèves massives. Pour en finir avec la désespérance individuelle qui pousse au suicide ou au casse-vitrine

JO


La révolte :

Quand certains « ex » se vautrent dans la confiture de leurs souvenirs rassis (couchés !), d’autres défendent bec et ongle cette éblouissante rupture. Espérant bientôt revenir, de façon conséquente, sur la période, nous proposons cette modeste sélection. Au-delà de la déferlante éditoriale de l’an dernier - une centaine d’ouvrages, quelques romans et images DVD - deux pavés continuent à briller dans la nuit.

Le dessin de Siné, paru dans L’Enragé [1], qui stylise mieux qu’un long discours la digue contre-révolutionnaire. Le terme « Mai 68 » étant impropre à rendre la période car juin est un mois plus dramatique où des millions de travailleurs, privés de perspectives claires, durcissent la grève [2]. Ainsi, des combats très violents ont lieu à Flins et à Sochaux. Le 10 juin, au cours d’affrontements qui se déroulent aux environs de l’usine Renault, le lycéen maoïste Gilles Tautin (17 ans) meurt noyé à la suite d’une charge policière. Le 11 juin, à Sochaux, Pierre Beylot, ouvrier de 24 ans reçoit deux balles de PM tirées par des CRS qui tentent de réoccuper l’usine Peugeot ; quelques heures plus tard, Henri Blanchet, ouvrier âgé de 49 ans, déséquilibré par l’éclatement d’une grenade offensive, tombe d’un parapet et se fracasse le crâne. Il faudra tous les efforts de la CGT, du PCF et des partis de gauche pour éviter que l’indignation qui suit leur mort ne provoque une nouvelle généralisation des grèves. C’est en particulier la CGT (hostile à toute reprise massive de la grève comme aux manifestations de rues) qui permis d’assurer le retour cahotant de « l’ordre électoral » : « L’opinion publique, bouleversée par les troubles et la violence, angoissée par l’absence complète d’autorité de l’Etat, a vu dans la CGT la grande force tranquille qui est venue rétablir l’ordre au service des travailleurs. » (Le Peuple, 15 mai-30 juin 1968, cité par Duteuil p. 168)

Ensuite cet émouvant visage de femme qui cristallise toutes les attentes et les désillusions de ce joli mois. Dix minutes de cinéma brut tournées par des élèves de l’IDHEC [3]. Ce 10 janvier, après trois semaines de grève à l’usine Wonder de Saint-Ouen, le travail va reprendre et les discussions tournent autour des acquis : les revendications ont-elles été vraiment satisfaites ? Au milieu de l’agitation une femme crie : « J’rentrerai pas, j’mettrai plus les pieds dans cette taule ! Vous allez voir quel bordel que c’est là dedans, c’est dégueulasse. On est noires jusqu’à l’os, dégueulasses ... Non, j’rentrerai pas. » Autour d’elle, des hommes "pressés" s’agitent. « Fraternellement », des bonzes de la CGT [4] lui disent (comme s’ils parlaient à une enfant) « qu’il faut savoir arrêter une grève ». Face à eux, un maoïste, essaie maladroitement de défendre l’ouvrière et de contredire les bonzes staliniens. Un peu plus loin, le chef du personnel appelle au calme et à la reprise du travail.

Ce cri de révolte, cette rage spontanée mais impuissante est d’une intensité rare. On peut les visionner sur dailymotion :

-  http://www.dailymotion.com/video/x34q0y_reprise_politics


Brefs rappels chronologiques :

1967 : la création de l’ANPE traduit le début de la crise économique : le chômage va doubler en un an (500 000 personnes fin 1968) - En novembre 1967, la Grande-Bretagne doit dévaluer la livre de 14 %. L’année est marquée par un retournement de conjoncture qui représente un tournant décisif aux USA et qui ralentit la croissance dans toute l’Europe. La reconstruction s’essouffle, la balance commerciale US s’effondre au profit de la CEE et du Japon qui deviennent exportateurs. Depuis, l’endettement international a progressé en spirale au point que la vie capitaliste actuelle repose sur un incroyable iceberg de « prêts pourris ». - A l’automne 1967, dans quelques villes, des éléments durs, mécontents des « grévettes » de 24 heures, débordent les traditionnels défilés syndicaux. Au Mans, 8 000 ouvriers se battent une demi-heure avec la police ; à Mulhouse, les carreaux de la Préfecture volent en éclats avant que les matraques ne dispersent les travailleurs ; le 13 septembre, à Lyon, malgré les consignes du SO syndical, 500 ouvriers de la Rhodia (textile) affrontent brièvement la police. A la Saviem de Caen, en janvier 1968, la grève donne lieu à une véritable émeute : on relève 200 blessés dont 36 parmi les forces de l’ordre.

1968 : offensive du Têt contre les bases US du Sud Vietnam. Les « GI’s » désertent, se droguent ou tuent leurs officiers. - Contestation étudiante au Mexique, en Espagne, en RFA, aux USA, au Japon. - « Mai 68 » : démarré à l’Université de Nanterre (22 mars), le mouvement s’étend et se radicalise (10-11 mai : « nuit des barricades »). Le 13 mai, de grandes manifestations réunissent étudiants, lycéens et ouvriers. La crise devient sociale, avec 7 à 10 millions de grévistes entre le 22 et le 31 mai. Les syndicats ouvriers négocient les accords de Grenelle (25-27 mai), qui sont majoritairement refusés par les grévistes. Le 29, De Gaulle part à Baden-Baden chez le général Massu. Son discours du 30 est suivi par la contre-manifestation gaulliste des Champs-Elysées. C’est un tournant ; pourtant une forte minorité veut continuer la grève. Pendant que les syndicats font rentrer les plus fatigués, l’État fait intervenir ses forces de l’ordre, notamment à Flins les 6-10 juin et le 11 à Sochaux1. Les élections législatives des 23 et 30 juin castrent le mouvement et marquent le triomphe du « parti de la peur », l’UDR (Union pour la défense de la République). - En Tchécoslovaquie, le « Printemps de Prague » est écrasé par les troupes du pacte de Varsovie.

1973 : le prix du baril de brut passe de 3$ en septembre à 12$ en janvier 1974. - Le 29 septembre, une marche sur Besançon voit affluer de toute la France 100 000 manifestants venus soutenir la lutte des Lip, ces salariés qui refusent d’être licenciés et ont décidé de reprendre la production autour de l’énoncé célèbre « on fabrique, on vend, on se paie. ». Cette autogestion se révélera une mystification car elle ne pouvait se placer que dans le cadre des lois capitalistes. Lip connaîtra un second dépôt de bilan en 1976 et le départ des derniers irréductibles du site en 1981.

1979 : il y a 1,3 million de chômeurs en France. - Pendant six mois, la Lorraine affecté par le plan Barre de réductions d’emplois, va connaître un conflit social majeur, avec un degré d’affrontement d’une rare intensité : attaque de commissariat au bulldozer, saccage de locaux patronaux ou d’agences bancaires, nuit d’émeutes des 17 et 18 mai, puis du 7 mars à Denain, faisant des dizaines de blessés, sabotages de la production... se succèdent. Lors de la marche nationale à Paris du 23 mars, le service d’ordre de la CGT arrête plusieurs « autonomes » qui se révèlent être des policiers en civil. La radicalité du conflit masque son isolement. Aucun élargissement du conflit n’est envisagé par la CGT majoritaire. Au contraire, le conflit va être perçu de plus en plus comme celui d’une région unie derrière son industrie malade.


Bibliographie indicative :

— DUTEUIL Jean-Pierre, Mai 68, un mouvement politique, Editions Acratie, 2008 ;

— HEMPEL Pierre, Mai 68 et la question de la révolution, Paris, 1988 ;

— GAUTHIER Xavière, Naissance d’une liberté (Contraception, avortement, le grand combat des femmes au XX° siècle), J’ai Lu, 2002 ;

— GOUIFFES Pierre-François, Margaret Thatcher face aux mineurs. 1972-1985, treize années qui ont changé l’Angleterre, Privat, 2007 ;

— GUILBAUD Sarah, Mai 68. Nantes, Coiffard, 2004 ;

— HALIMI Gisèle, Avocate irrespectueuse, Plon, 2002 ; Le procès de Bobigny : Choisir la cause des femmes, préface de Simone de Beauvoir, éditions Gallimard, nouvelle édition, 2006 ;

— ICO, La grève généralisée en France. Mai-juin 68, Les Amis de Spartacus, 2007 ;

— Les Cahiers du CERMTRI, Mai-juin 1968. La grève générale, n° 129-130 (Mai 2008) ;

— MAGGIORI Claude, Années 70. La décennie où tout bascule, Larousse, 2006 ;

— POTEL Jean-Yves, Scènes de grèves en Pologne, Stock, 1981 ;

— RAGACHE Gilles et DELALE Alain, La France de 68 « soyons réalistes, demandons l’impossible », Seuil, 1978 ;

— ROSS Kristin, Mai 68 et ses vies ultérieures, Complexe, 2005 ;

— SONG YONGYI, Les Massacres de la Révolution culturelle, Buchet Chastel, 2008 ;

— WLASSIKOFF Michel, Mai 68. L’affiche en héritage, Alternatives, 2008 ;

— ZANCARINI-FOURNEL Michelle et ARTIERES Philippe, Mai 68. Une histoire collective (1962-1981), La Découverte, 2008 ;

— ZINN Howard, Une histoire populaire des Etats-Unis, Agone, 2002 ;

— L’Enragé, collection complète des 12 numéros introuvables (Mai-Novembre 1968), Jean-Jacques Pauvert 1977 ;


Sur les ondes :

— CHAGNAULLAUD Dominique, Chroniques de Mai, série de six émissions d’une heure réalisées à l’occasion du 20e anniversaire. Première diffusion sur France Culture en 1988. Cf. le site de l’INA :

-  http://mai68.ina.fr/index.php ?vue=notice&id_notice=00345286


Sur le grand écran :

— Groupe Medvedkine, « Sochaux 11 Juin 68 » , 1970 : après 22 jours de grève, la police investit les usines Peugeot : deux morts, cent cinquante blessés. Des témoins racontent.

— KLEIN William, « Grands Soirs et Petit Matins », Arte Vidéo : chronique au jour le jour des Assemblées, débats improvisés, barricades, bagarres de rues, utopie en marche, résignation, qui allie la chaleur du "direct" à un certain recul ironique.

— MARKER Chris, « Le fond de l’air est rouge », Vidéo 1997 : Histoire des « mouvements de gauche » à travers le monde dans la décennie 1967-1977. Achevé en 1977, il est présenté dans sa version "révisée" de 1997, après l’éclatement de l’URSS.

— THORN Jean-Pierre, « Oser lutter, oser vaincre », 1969 : la grève aux usines Renault de Flins du 15 mai au 18 juin 1968, filmée par un militant d’extrême gauche.

— WILLEMONT Jacques, « Wonder Mai 68 » : une caméra filme le moment de la reprise à l’entrée des usines Wonder de Saint-Ouen. Trente ans plus tard, ce sera le point de départ du film « Reprise » d’Hervé Le Roux.


Sur la toile :

— http://imaginaction.over-blog.org : « Mai 68 n’a pas besoin de commémorations, à 40 ans et toutes ses dents, l’esprit de Mai 68 est toujours mordant [...]Nous lançons un appel A TOUS les artistes, graphistes, militants, activistes et colleurs d’affiches de France, de Belgique et d’ailleurs pour lancer avec nous des pavés graphiques et redonner la parole aux murs. Résister c’est créer, créer c’est résister, alors nous vous proposons de monter une révolte graphique à placarder sur les murs pour démontrer que l’esprit de mai 68 est bien vivant, que cette nouvelle jeunesse de la révolte qui s’alluma en 1968 brûle toujours en 2008 et qu’il est plus que jamais nécessaire de RESISTER. De résister à quoi ? A l’ordre établi, au dictat du profit, à la pensée unique et inique, aux pyramides sociales, à l’arrogance des puissants, au patriarcat, à la société de consommation, à l’exploitation, aux expulsions ... Puisque nous n’avons pas le pouvoir, rappelons à ceux qui le détiennent que nous avons des idées et que nous n’avons pas peur de les afficher. »

— www.iskra.fr : des films d’époque ;

— www.mai-68.org : Ce site propose surtout une page avec bon nombres d’affiches de Mai ;

— www.media68.net : des matériaux en plusieurs langues ;

[1] L’Enragé est créé par Siné (né en 1928), qui fait venir des dessinateurs comme Cabu, Wolinski, Reiser ou Topor. Entre le 24 mai et le 5 novembre sortent douze numéros que les vendeurs annoncent en criant : « Demandez L’Enragé, le journal qui pue. » Tiré au départ à 3 000 exemplaires dans des imprimeries anarchistes, le journal atteindra en juillet 100 000 exemplaires. Nous avons envoyé un courrier à Siné pour savoir si nous pouvions le reproduire ici.

[2] Voir ainsi la photo où un manifestant en colère saisi par le col un CRS (qu’il a reconnu) et lui crie : "Vas-y, tape-moi dessus !" (Cf. page 244 du bouquin d’Alain Rustenholz, France ouvrière, Les beaux jours 2008 ; et l’article "Peugeot Sochaux, les ouvriers morts de Mai", pages 260-263.)

[3] Institut des hautes études cinématographiques

[4] La CGT a eu son heure de gloire au début du XX° siècle. Depuis, malgré les sous-marins trotskistes et les anarchistes nostalgiques, elle a continué à anesthésier les luttes. On a pu le voir aussi bien en 2003 qu’en 2008. Pour ne revenir que sur ce dernier épisode, alors que les manifestations monstres du 29 janvier et du 19 mars traduisaient la volonté de la base d’unifier voire de généraliser le combat, les syndicats nous ont encore promené toutes les 6 semaines. Face à cette parodie, face à ces faux-amis qui nous laissent impuissants, démoralisés, nous ne pouvons que nous répéter et mettre en pratique le crédo de l’AIT : "L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes !"