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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Révolution ou guerre en Espagne ?
Joël OUSTALET - SIte Smolny avril 2006
9 avril 2006 par jo
Compte tenu de certains aspects polémiques (Barcelone 1937, rôle du POUM, etc.), nous avons préféré déplacer temporairement cet article du Katalog Universel dans la section En débat.... Il est évident que la vocation de cet article, éventuellement modifié, est de revenir prendre sa place dans le Katalog !

Présentation

Aux débuts des années 30, la crise mondiale jette des millions d’ouvriers au chômage. Le capitalisme d’Etat se développe (économie de guerre, politique de grands travaux), partout, puissamment. Sur le front social, le monde en ce printemps 1936 semble encore hésiter entre guerre et révolution.

A l’inverse de la Russie où la révolution réussit à s’emparer du pouvoir même si elle est par la suite rapidement isolée (par un cordon sanitaire, une guerre civile atisée par les démocraties occidentales, et surtout par l’échec de l’extension de la révolution en Allemagne notamment) et donc dégénère en capitalisme d’Etat, en Espagne, malgré l’héroïsme des paysans et ouvriers, principalement anarchistes :
-  on ne peut parler de révolution victorieuse ;
-  on verra plutôt se profiler le début du second conflit mondial, à l’Ouest (car, même s’il ne devient global qu’en 1941, les japonais envahissent la Chine en juillet 1937 !). L’intervention des grandes puissances étant dûe à l’importance stratégique de l’Espagne (clé de voûte de la Méditerranée) et aux enjeux idéologiques (fascisme, socialisme, démocratie ?) ;
-  en mai 37, il est minuit dans le siècle. L’avenir n’a plus d’avenir ; il va être tout entier absorbé dans un présent de haine et de barbarie industrielle !

Ce cadre étant posé, quelques pistes de réflexion sont à privilégier :

  1. La gigantesque vague révolutionnaire de 1917-23 liquidée, la bourgeoisie écrase les derniers foyers (Chine 1927, Autriche 1934, Espagne 1934 puis 1937) et mitraille ou exécute lentement les derniers opposants (dans les camps nazis ouverts dès 1933 ou dans les goulags staliniens). Le prolétariat espagnol, malgré sa fougue et son enthousiasme, va ainsi se retrouver isolé et enchaîné au char de la fraction républicaine de la bourgeoisie espagnole, qui s’appuie elle-même sur un bloc impérialiste.
  2. S’il y a incontestablement un soulèvement ouvrier, un élan déterminé pour un changement social, une situation de « double pouvoir » dans certaines régions, le gouvernement de la bourgeoisie reste en place. C’est la fraction libérale, progressiste, de gauche, radicale qui est au pouvoir et qui canalise les tendances révolutionnaires du prolétariat en :
    -  l’envoyant au front au nom de la lutte anti-fasciste ;
    -  le pressurant dans les usines « colletivisées » : « Une seule pensée, un seul objectif : écraser le fascisme. Que personne ne songe plus à présent aux augmentations de salaire et aux réductions d’heures de travail. [Il faut] se sacrifier, travailler autant que nécessaire... » (Durruti, quelques jours avant sa mort (20/11/36) in Le rêve en armes , p. 65).
    Ces forces républicaines - et par dessus tout la CNT, le POUM - parviennent à empêcher les ouvriers de franchir le pas décisif : utiliser l’énergie de juillet pour détruire l’Etat capitaliste.
  3. Ce faisant, il ne s’agit aucunement d’enterrer pour une seconde fois les militants anarchistes trahis par leur organisation et liquidés par la République [1], mais de réaffirmer que : « Après l’insurrection, les prolétaires d’une aire géographique donnée continuent à subir le joug de la loi de la valeur. Si on ne le reconnaît pas, il faut alors nier que le capitalisme impose sa loi à l’ensemble de la planète tant qu’il existe, c’est la porte ouverte à la thèse stalinienne du "socialisme dans un seul pays" ». ( Revue Internationale n°22 , p. 34, publication de textes de la revue Bilan sur la guerre d’Espagne)

Or, malheureusement, en 1936, les mâchoires du piège (guerre contre Franco, la République et les grandes puissances) ne pouvaient que se refermer. Et ceci, sans espoir extérieur : déduction faite des tueurs de Staline, des armes russes, des brigades internationales (qui parfois serviront à mater les révolutionnaires et prolongeront la guerre capitaliste locale !), la France représentait à l’époque une des rares possibilités d’extension révolutionnaire. En mai-juin 36, un mouvement spontané de grèves sur le tas et d’occupations d’usine fait tache d’huile. Et, comme en 1968, c’est la gauche du capital qui va s’efforcer de ramener dans son lit le torrent prolétarien. Blum, au procès de Riom [2], s’expliquera sans ambages : « A ce moment, dans la bourgeoisie (...) on me considérait (...) comme un sauveur. Les circonstances étaient si angoissantes, on était si près de quelque chose qui ressemblait à la guerre civile qu’on n’espérait plus que dans une sorte d’intervention providentielle ; je veux dire l’arrivée au pouvoir d’un homme auquel on attribuait sur la classe ouvrière un pouvoir suffisant de persuasion pour qu’il lui fît entendre raison et qu’il la décidât à ne pas user, à ne pas abuser de sa force » (p. 192, Daniel GUERIN, Front Populaire, révolution manquée , Babel).


Repères chronologiques

1910

-  fondation de la CNT (Confédération Nationale des Travailleurs).

1919

-  décembre : la CNT adhère à la III° Internationale, dont elle se retire en 1921.

1920

-  le PSOE (fondé en 1879) adhère à l’IC mais s’en retire l’année suivante d’où la naissance du PCE.

1927

-  naissance de la FAI (Federacion Anarquista Ibérica), réseau affinitaire de groupes d’action et de propagande qui regroupe, dans la clandestinité, les militants anarchistes les plus décidés et les plus instruits (environ 30 000).

1931

-  12 avril : large victoire de la gauche aux élections municipales.

-  14 avril : le roi Alphonse XIII quitte l’Espagne sans abdiquer.

-  juin : victoire dela gauche aux élections législatives.

-  décembre : nouvelle constitution qui fait de l’Espagne une « république démocratique des travailleurs de toutes les classes ».

1932-34

-  grèves et soulèvements armés (Catalogne, Andalousie ...) avec comme point d’orgue l’insurrection des mineurs des Asturies (octobre 1934). Tous sont durement réprimés. La faible voix de Bilan lance un appel : « Le canon s’est tu en Espagne. Des milliers de prolétaires ont été massacrés impitoyablement : voici le bilan que la bourgeoisie peut étaler à côté des massacres de février en Autriche, des décapitations en Allemagne (...) C’est d’abord aux lutteurs des Asturies que nous voulons rendre hommage. Ils ont combattu jusqu’à la mort (...) mais sans guide, ils ont succombé (...) Après son orgie de sang, la bourgeoisie a voulu faire assassiner par ses Cours militaires des ouvriers révoltés (...) Le 7 novembre, José Laredo Corrales et Guerra Pardo ont donc été fusillés pour l’exemple. D’autres suivront si la solidarité internationale des prolétaires ne se manifeste vigoureusement » (Bilan n° 13, décembre 1934). L’Espagne compte alors plus de 30 000 détenus politiques. Les activistes, comme Durutti, pratiquent la « gymnastique révolutionnaire » pour réagir aux exactions gouvernementales, répondre aux assassinats ciblés de militants et aguerrir les travailleurs ! Mais ce putschisme « dispersé » est-il répétition générale, renforce t-il ou use t-il ?

1936

-  février : fondation du POUM (Partido obrero de unificacion marxista) et victoire du « Frente popular », la CNT (qui compte environ 1 500 000 adhérents) s’étant abstenue de donner des consignes d’abstention.

-  17 juillet : « pronunciamento » de l’armée au Maroc et début de la guerre civile.

-  18-19 juillet : le soulèvement militaire qui s’était propagé dans la péninsule est tenu en échec dans les principales villes, sauf à Séville et Saragosse, pourtant des bastions de la CNT.

-  fin juillet : départ de milices ouvrières, plus connues sous le nom de colonnes, vers le front d’Aragon.

-  août-septembre : un pont aérien de Junkers 52 (trimoteurs allemands) achemine 12 000 hommes de l’armée d’Afrique, car les unités navales républicaines contrôlent la mer.

-  septembre : Largo Caballero à la tête du gouvernement républicain - création du Conseil de la Generalitat (gouvernement catalan CNT-POUM-PSUC-Esquerra). Une minorité de la Gauche italienne (26 membres ?) forme la colonne Lenine, à Huesca, jusque début 1937 où, au moment de la militarisation des milices, ils quittent l’Espagne.

-  octobre : envoi à Odessa des réserves d’or de la Banque d’Espagne. Les premiers avions soviétiques arrivent, avec nombre d’agents du NKVD.

-  novembre : entrée de ministres anarchistes au gouvernement Caballero.

1937

-  mars : bataille de Guadalajara ; l’avance des troupes italo-nationalistes est arrêtée au nord de Madrid - le groupe des « Amis de Durruti » se constitue.

-  avril : militarisation des colonnes.

-  2-7 mai : journées sanglantes de Barcelone où la base anarchiste et poumiste affronte les staliniens et la police, qui triomphent. Le 5, Berneri et Barbieri sont arrêtés puis liquidés dans la nuit. Les « Amis de Durruti » diffusent leur fameux tract : « TRAVAILLEURS, EXIGEZ AVEC NOUS une direction révolutionnaire. Le châtiment des coupables ; le désarmement de tous les corps armés qui participèrent à l’agression ; la socialisation de l’économie ; la dissolution ds partis politiques qui se sont dressés contre la classe ouvrière ! Ne cédons pas la rue ! La révolution avant tout ! Nous saluons nos camarades du POUM qui ont fraternisé avec nous dans la rue... » (p. 81, Le rêve en armes ). Mais le désaroi et la répression auront bientôt raison du groupe.

-  juin : dissolution du POUM et assassinat d’Andrés Nin par le NKVD.

-  août : création du SIM, police politique encadrée par le NKVD.

1938

-  avril : la CNT revient au gouvernement.

-  juillet-novembre : bataille de l’Ebre, débacle républicaine.

1939

-  janvier : chute de Barcelone

-  mars : la prise de Madrid achève le massacre qui a fait au moins 1 million de morts, entraîné l’exil d’environ 450 000 espagnols et ruiné un pays qui aura servi de banc d’essai aux armements et aux troupes des protagonistes de la Seconde Guerre mondiale.

Voir sigles, chronologie in V. ALBA, Histoire du POUM , pp. 399-415


Indications bibliographiques

Pour se replonger et prendre en main les contradictions de la guerre d’Espagne (1936-37), voici 5 livres (les notes qui les accompagnent sont souvent, faute de temps, tirées des 4° de couverture) :

-   Révolution et contre-révolution en Catalogne. Socialistes, communistes, anarchistes et syndicalistes contre les collectivisations , SEMPRUN-MAURA Carlos, Les Nuits Rouges 2002 : Tout le monde était d’une manière ou d’une autre contre les collectivisations, sauf les travailleurs eux-mêmes. Certes, la CNT-FAI les revendiqua comme "sa" création et ce sont la plupart du temps des militants de ces organisations qui en prirent l’initiative. Mais le décret qui les limite et les dénature fut aussi, en grande partie, son œuvre. Et toutes les mesures découlant de ce décret seront prises avec la participation active de l’organisation anarchiste. Et lorsque, pendant les journées de mai 1937, on essayera de liquider par la force les collectivisations et la démocratie ouvrière en général, la CNT ira les défendre sur les barricades, mais prêchera en même temps le compromis, la paix civile, la capitulation en un mot. (...) Les travailleurs qui avaient réalisé et défendu pendant de longs mois l’autogestion de nombreux secteurs industriels et agricoles avaient donc pour ennemis non seulement les militaires et les fascistes représentant la bourgeoisie et les latifundistes, mais aussi "objectivement", les nouvelles couches bureaucratiques qui, placées sous les mêmes drapeaux qu’eux, avaient déjà commencé à rétablir, sous des formes parfois nouvelles, la vieille exploitation du travail salarié et la hiérarchisation totalitaire de la vie sociale.

-   Hommage à la Catalogne , ORWELL George, 10/18 2000 : La guerre d’Espagne à laquelle Orwell participa en 1937 marque un point décisif de la trajectoire du grand écrivain anglais. La mise hors la loi du POUM par les communistes lui fait prendre en horreur le "jeu politique" des méthodes staliniennes qui exigeait le sacrifice de l’honneur au souci d’une efficacité jamais vérifiée.

-   Le rêve en armes. Révolution et contre-révolution en Espagne, 1936-1937 , VAN DAAL Julius, Nautilus 2001 : Déclenchée en juillet 1936, pour contrer le putsch des militaires nationalistes, la révolution espagnole tire son énergie formidable des élans communautaires et vindicatifs du peuple libertaire. La Confédération nationale du Travail (CNT), qui s’est bâtie et renforcée dans la lutte contre toutes les oppressions, est alors le syndicat majoritaire dans la classe ouvrière espagnole. Dans le camp républicain, c’est la gauche au pouvoir qui se charge de la besogne contre-révolutionnaire. Alors que la guerre civile fait rage, elle se hâte de liquider les acquis de l’insurrection de Juillet la collectivisation des terres et des entreprises, l’ébauche d’une abolition de l’argent et de l’Etat. Et sa tâche répressive se trouve facilitée par la cécité complaisante des chefs anarcho-syndicalistes, que l’union sacrée contre le fascisme conduit à renoncer à leur programme d’instauration du "communisme libertaire" : après avoir été en situation de décider de tout, les dirigeants de la CNT choisissent la collaboration de classes, la militarisation et la guerre civile. Ils sabordent l’insurrection permanente en renonçant à l’armement et à l’autonomie des milices ouvrières - sans lesquelles ils ne peuvent être rien d’autre que la caution libertaire d’un régime autoritaire voué à la catastrophe. En mai 1937, la sanglante provocation stalinienne de Barcelone sonne le glas de la révolution !

-   « Bilan », contre-révolution en Espagne , 10/18 1979 : La guerre d’Espagne commence en insurrection prolétarienne contre le coup d’Etat de Franco. Elle se transforme en guerre capitaliste dès que les ouvriers se mettent sous la direction de l’Etat républicain pour lutter contre Franco. Elle oppose alors deux solutions capitalistes, et prépare la guerre impérialiste de 1939-45. Croyant éviter le pire en soutenant la démocratie, les ouvriers auront tour à tour subi la répression démocratique et fasciste. Pas de révolution sans destruction de l’Etat. Telle est l’une des leçons qu’en tire la gauche communiste, en particulier la revue Bilan, dans la tradition de la « gauche italienne » (dite bordiguiste).

-   Protestation devant les libertaires du présent et du futur sur les capitulations de 1937 par un "incontrôlé" de la Colonne de Fer , éditions IVREA 1995 : Du 12 au 17 mars 1937, Nosotros (organe de la FAI) publia un long article signé par un « incontrôlé » qui exprime, dans une sorte de testament simple, les doutes, la désorientation et le désenchantement mais aussi la force de la solidarité. Dans un courrier de présentation, il affirmait : « Compagnons de la rédaction (...) si après l’avoir lu, vous n’y trouvez rien qui ne soit connu de mes propres compagnons de lutte ou même de ceux qui (...) se battent sur d’autres fronts, déchirez-le (...) ce que je dis - je ne sais pas écrire - m’a coûté trois jours de travail ; je veux dire par-là que j’y ai beaucoup réfléchi (...) dites quelque chose à propos de la Colonne. Quelle douleur qu’elle se démembre (...) et, probablement quel malheur... » (in PAZ, Chronique passionnée de la Colonne de Fer , Nautilus 2002, p.228)

[1] Encore une fois, nous ne prétendons tout aborder. Mais force est de constater que la République s’est chargée, tout au long de sa courte histoire (1931-1939) de remplir les prisons de militants ouvriers, de massacrer à tour de bras (Haut Llobregat 1932 ; Casas Viejas 1933 ; Asturies 1934 ; Barcelone 1937 ...) ou de laisser massacrer (au moment du « pronunciamento », le Front Populaire prône la passivité, refuse de distribuer les armes, sous le slogan : « Le gouvernement commande, le Front Poulaire obéit ». A Séville, les ouvriers suivent ces consignes, ce qui permet, dans un des bastions majeurs de la CNT, au général Queipo del Llano de prendre facilement la ville en organisant un terrible bain de sang).

[2] de février à avril 1942, des personnalités de la 3° République - Daladier, Blum, Gamelin - accusées d’être responsables de la défaite de 1940 sont jugées