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LERMONTOV Michel (1840) : Un fataliste
Extrait du roman « Un héros de notre temps »
[24 avril 2010] : par eric

Note Smolny :

En passant, une petite réflexion de Piétchorine l’« anti-héros » si énigmatique et fascinant du roman de Mikhaïl Youriévitch Lermontov (1814-1841), Un héros de notre temps, dans le chapitre « Un fataliste ». Les plus blasés ne manqueront pas de railler l’apparente récurrence de ce sentiment d’impuissance et de désolation face à l’impossibilité de voir avancer le combat pour le « bonheur de l’humanité ». Mais n’est-ce pas plutôt une vérité, différente suivant les époques, mais bien réelle, que s’ouvrent régulièrement des périodes où les perspectives de bouleversement social semblent totalement obscurcies, hier pour cette génération de jeunes russes après la répression du mouvement décembriste, et dans notre siècle écoulé, cette nuit noire de la plus longue contre-révolution qu’aie eu à subir le mouvement ouvrier ?

E.S.


Extrait :

Je rentrai chez moi par des ruelles désertes. La pleine lune, rouge comme la lueur d’un incendie, montait au-dessus de la ligne dentelée des toitures. Les étoiles brillaient paisiblement dans le ciel bleu sombre, et je me sentis sourire lorsque je me rappelai que des hommes très sages s’imaginaient jadis que les astres prenaient part à nos futiles disputes au sujet d’un lopin de terre ou de droits imaginaires. Cependant ces lampions qu’on disait allumés pour éclairer leurs combats et leurs triomphes étincelaient toujours aussi splendidement, tandis que leurs passions et leurs espoirs s’étaient éteints avec eux, pareils au feu allumé à l’orée d’un bois par quelque vagabond nonchalant. Mais, d’autre part, quelle puissance de volonté leur insufflait cette assurance que le ciel entier et ses habitants innombrables les contemplaient avec un intérêt silencieux, il est vrai, mais constant... Et nous autres, leurs pitoyables descendants qui errons sur la terre sans convictions, sans orgueil, sans joies et sans terreur, à part cette angoisse qui nous serre le cœur à la pensée de la fin inévitable, - nous autres, nous ne sommes plus capables de grands sacrifices ni pour le bonheur de l’humanité, ni même pour notre propre bonheur, car nous savons qu’il est impossible. Nous passons donc avec indifférence d’un doute à l’autre, mais privés de ces espoirs dont ils étaient riches, et même de cette volupté imprécise, et cependant intense, que goûte l’âme dans toute lutte contre les hommes ou contre le destin.


Source :

— LERMONTOV Michel, Un héros de notre temps, traduction par Boris de Schlœzer in POUCHKINE, GRIBOÏÈDOV, LERMONTOV, Œuvres, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2003, p. 1118.