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JANOVER Louis : S’il est encore minuit dans le siècle
Présentation de l’éditeur - Table des matières - Extrait - Parution : Avril 2010
[10 décembre 2010] : par eric

Note Smolny :

La plus parfaite synthèse possible de l’esprit du temps, que l’on pourrait ensuite étendre tant et plus à divers aspects particuliers de la production idéologique (le capitalisme vert, l’édition, l’organisation du travail, le culte techno-scientiste, les médias promoteurs des "grands oeuvres" de nos auteurs, etc.). Un temps qui reste marqué par l’incapacité du prolétariat à s’affirmer comme tel, soumis aux diverses mutations maquillées en autant de « subversions » qui permettent que se poursuive et se renforce l’hégémonie intellectuelle de la classe dominante. Le livre, qui reste concis, est un véritable pamphlet d’intervention politique. Les idées qu’il agite continuent longtemps à tourner dans l’esprit de celui qui se pose la question : que peut-être une pratique et une critique en cohérence avec un authentique projet d’émancipation du prolétariat à l’heure du faux-semblant généralisé et de la recomposition idéologique de tous les "neo" : staliniens, castristes, maoistes, etc. ?

Le titre, qui fait écho à celui du grand roman de Victor Serge, prend alors tout son sens. La nuit noire de la contre-révolution perdure. En sortir sera un combat titanesque, bien au-delà du prêt à penser des partis de gauche ou d’extrême-gauche.

E.S.


Présentation de l’éditeur :

Que sont nos idées devenues ? Ainsi se désespèrent nombre de ceux qui, sans pour autant renoncer, ont vu s’éteindre toutes les anciennes certitudes révolutionnaires ; et se décolorer toutes les œuvres et tous les écrits qui jusqu’ici aiguillaient la révolte.

La culture de la subversion a redoré le blason d’une société qu’« ismes » et avant-gardes vouaient hier encore aux gémonies, tandis que les représentants d’un néostalinisme revigoré par « la crise » se sont emparés de l’espace critique et font de l’amnésie contrôlée leur lucratif fonds de commerce. La « rétrocritique », ce plagiat nécessaire qui reprend les critiques d’hier pour rendre inoffensives celles d’aujourd’hui, cette figure de la feinte-dissidence porte la confusion des valeurs à son comble. Et partout « l’hypocrisie de la dénomination » s’impose dans le langage ordinaire.

Cet ouvrage recompose une généalogie critique pour nous permettre de comprendre ce qu’il en est de cette mémoire truquée qui programme encore et toujours la même heure à l’horloge du siècle.


Table des matières :

-  La culture « neo »

-  Hier, il était trop tard

-  Thermidor, la contre-révolution aux deux visages

-  On n’est jamais si bien servi que par les mêmes

-  La subversion contre la révolution

-  Quand l’histoire repasse les plats

-  Générations mortes

-  Que sont nos ennemis devenus...

-  Le néostalinisme, un ami qui nous veut du mal

-  Du nouvel usage de Marx ?

-  Le juge est l’assassin

-  La mémoire au trou ?

-  Leur passé, à perte de vue !

-  Qui sommes-nous ?

-  Au réveil, il sera midi


Extrait :

Hier, il était trop tard

Combien de siècles se sont écoulés depuis que l’URSS et ses satellites ont disparu de l’horizon ? Dictature du prolétariat, communisme, bolchevisation, socialisme dans un seul pays, glaciation, déstalinisation, dégel, perestroïka, glasnost ! Qui se souvient encore que ces appellations ont désigné les différentes étapes d’un régime d’exploitation dont chacun des pas était suivi d’une nouvelle raison sociale ; et d’une armée de scribes qui s’évertuait à en établir la légitimité « marxiste » par le recours aux mêmes livres saints et aux excommunications.

Et maintenant que le rideau tombait sur la scène et que le drame s’achevait par la tragi-comédie des coups d’État démocratiques à figuration populaire, les milieux intellectuels s’interrogeaient : que faire et, surtout, que dire sur ce qu’ils avaient fait ?

La plus grande incertitude politique, doublée d’une fébrilité certaine, régnait dans leurs rangs. Ils avaient tout vu, tout entendu sans jamais s’arrêter, laissant derrière eux, perdus parmi les décombres de leurs théories, les naïfs qui les avaient pris au sérieux. Mais cette fois, fini les sorties de secours ! Le sol se dérobait sous leurs pieds et ils se retrouvaient seuls dans un décor dévasté, où les débris de leur socialisme-potemkine, tant de fois repeint à la hâte, jonchaient le sol. Et aucun mot-fétiche ne pouvait plus travestir la tragédie dont ils avaient toujours nié l’existence ou minimisé l’ampleur.

Les plus enragés des idéologues, ceux qu’aucun signal d’alerte n’avait empêchés d’ajouter une page au mensonge déconcertant du siècle, ces responsables se sont un instant demandé s’ils n’allaient pas devoir rendre des comptes et, qui sait, répondre non seulement de ce qu’ils avaient dit, mais aussi des conséquences sur ceux à qui ils l’avaient dit. Comment opérer une fois encore une reconversion en douceur ? Et l’on verra nos Macbeth modernes, abandonnés à eux-mêmes, essuyer furtivement les plumes de leur stylo, comme pour en effacer les traces qu’avaient pu y laisser les mensonges qu’ils avaient imprimés sur l’histoire.

Aussi assistera-t-on à de surprenantes apostasies, à des reclassements préventifs d’urgence. Mais il ne faudra pas longtemps pour que tout reprenne sa place, et les plus menacés seront confirmés dans leurs fonctions. C’est que ces défroqués étaient dépositaires d’une irremplaçable expérience : ils avaient su défendre l’ordre en des temps orageux, et pour faire face à des mouvements hors contrôle utiliser des moyens douteux sans états d’âme. On pouvait leur pardonner bien des écarts en raison des services rendus, et même penser qu’il ne fallait pas gaspiller un capital aussi accommodant.

Les effets du formidable appel d’air créé par la disparition de l’Empire du mal permettront d’occulter un temps tous les problèmes restés en suspens. Mais après l’euphorie de la victoire, ils réapparaîtront, plus aigus que jamais, et l’on verra alors revenir au premier plan ceux qui auront accompagné de leurs savants commentaires les ultimes métamorphoses du « communisme », en adhérant en général au dernier des « ismes » pour prolonger cet avenir radieux. Comme ils auront eu la chance grâce à la chronologie de ne pas avoir été staliniens à part entière, ils ne seront pas tenus de faire une croix sur tout leur passé. Et beaucoup des néostaliniens, au fond inconsolables, sont enclins à se rappeler qu’il est toujours possible d’aménager les méthodes du capitalisme d’État pour les adapter au nouveau cycle d’accumulation ; et qu’il n’est pas de meilleure façon de tirer profit de cette histoire que de battre sa coulpe sur la poitrine des victimes, et de leurs défenseurs, responsables de ne pas avoir empêché le pire d’arriver.


Les Editions de la Nuit, parution le 14 avril 2010

ISBN : 978-2-917431-05-4

168 pages / 11cm x 18cm / 16 euros