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JAURES Jean ( 1859 - 1914 )
Député radical puis socialiste français
[8 septembre 2006] : par jo

Brillant universitaire, journaliste et député républicain (1885-89). Il fut ensuite député socialiste, fondateur du journal l’Humanité en 1904 et véritable leader du socialisme français, surtout après la création de la SFIO en 1905.

C’est un éloquent parlementaire : « J’aime (...) le monstre Jaurès qui, de retour à sa place, fume encore”, dira un de ses adversaires. Et un témoin oculaire rapporte : “... cet homme qui enchantait les élites les plus difficiles, pouvait mettre ses développements oratoires à la portée des rudes travailleurs de la mine ou des champs qui se pressaient à ses réunions publiques. » (p. 86 Rioux).

Pacifiste militant et “humaniste” plutôt que marxiste rigoureux comme Rosa Luxemburg ou Lénine, il est assassiné le 31 juillet 1914.

Jaurès déteste la paresse d’analyse, l’activisme mis au service du fatalisme des premières “sectes” socialistes : “ ... en quoi est-il démontré qu’une nouvelle forme de société, produite par une nécessité aveugle, serait meilleure et plus équitable (...) ce n’est pas par le contrecoup imprévu des agitations politiques que le prolétariat arrivera au pouvoir, mais par l’organisation méthodique et légale de ses propres forces sous la loi de la démocratie et du suffrage universel (...) Si dans l’ordre social rêvé par nous, nous ne rencontrions pas d’emblée la liberté (...) nous reculerions vers la société actuelle (...) plutôt l’anarchie que le despotisme quel qu’il soit ! Mais encore une fois, quand on s’imagine que nous voulons créer un fonctionnarisme étouffant, on projette sur la société future l’ombre de la société actuelle. La justice est pour nous inséparable de la liberté.” (pp. 77 et 214, Rioux)

Si la diffusion du marxisme se fait au compte-goutte en France (il faut attendre 1901 pour avoir une traduction correcte du Manifeste - Cf. Le Marxisme introuvable de Daniel Lindenberg, Calman-Levy 1975), Jaurès est ébloui par le Capital si “vigoureux et algébrique”. Car, « C’est le mérite décisif de Marx d’avoir rapporté l’idée socialiste du mouvement socialiste (...) ce n’est pas d’une aristocratie intellectuelle qu’est descendue sur le peuple une sorte de révélation. C’est le prolétariat lui-même, constitué à l’état de classe opprimée par tout le mécanisme social, qui a dégagé peu à peu de tous les systèmes qui lui étaient proposés sa pensée maîtresse (...) Non, il n’y a pas là un dogme ou une formule morte, mais l’aboutissant de tout l’effort ouvrier et de toute la pensée humaine. » (p. 167 Rioux)

En 1899, lorsque Millerand (1859-1943) - chef du groupe parlementaire socialiste à la Chambre des députés - devient ministre du Commerce dans le gouvernement où siège le général Galliffet, “le fusilleur” de la Commune, Jaurès consulté déclare : « J’approuve Millerand d’avoir accepté ce poste (...) Que la République bourgeoise, à l’heure où elle se débat contre la conspiration militaire [1] qui l’enveloppe, proclame elle-même qu’elle a besoin de l’énergie socialiste, c’est un grand fait. » (cité par Max Gallo, p. 459, Les clés de l’histoire contemporaine, livre de poche 2005)

Ses dix dernières années virent un crescendo de campagnes de presse, une cascade d’invectives chauvines, des tombereaux d’ordures déversés sur “Herr Jaurès, le reptile du Kaiser !”, pour finir par des appels au meurtre : « S’il y a un chef en France (...) M. Jaurès sera collé au mur en même temps que les affiches de mobilisation. Sinon, les Français auront l’ennemi devant eux et la trahison dans le dos ».

Son assassin, Raoul Villain n’aura qu’à conclure : « J’ai abattu (...) la grande gueule qui couvrait tous les appels de l’Alsace-Lorraine » (p. 253 Rioux - en 1919, Villain sera acquitté alors que Mme Jaurès, partie civile, est condamnée aux dépens !).

Pourtant, Jaurès était sans doute prêt à se rallier à une solution défensive puisqu’il rappelait dans l’Humanité (18 juillet) que « quoi qu’en disent nos adversaires, il n’y a aucune contradiction à faire l’effort maximum pour assurer la paix et, si cette guerre éclate malgré nous, à faire l’effort maximum pour assurer l’indépendance et l’intégrité de la nation ». Homme de terroir, il n’avait pas réussi à résoudre le paradoxe : « On pourrait presque dire : un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène... » (p. 264 et 273 Rioux).


Bibliographie indicative :

— RABAUT Jean, 1914, Jaurès assassiné, Paris, Editions Complexe, 2005 ;

— REBERIOUX Madeleine, Jaurès et la classe ouvrière, Paris, Editions de l’Atelier, 1989 ;

— RIOUX Jean-Pierre., Jean Jaurès, Paris, Perrin, 2005 ;


Sur le site :

— JAURÈS Jean, Cours de Philosophie, notice de parution ;

[1] Il s’agit de l’affaire Dreyfus