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MARX 27a : Avant-propos
Maximilien RUBEL - Septembre 1989 / p. 3 - 6
[2 septembre 2012] : par eric

Que le bicentenaire de la Révolution de 1789 coïncide avec un « moment » de l’histoire humaine dont d’aucuns vont chercher l’explication et le dévoilement dans la mythologie de l’Apocalypse n’a rien de quoi surprendre, pour peu que l’on soit capable d’admettre et de saisir le déterminisme ayant conduit à ce « temps de la fin ».

Si l’humanité en était arrivée à s’interroger, à travers une pléiade d’esprits lucides disposant d’une sérieuse culture scientifique sur ses chances de survie, c’est qu’elle aurait réussi, du fait même de cette interrogation, à entrevoir son salut.

Or, une double impossibilité rend cette perspective hasardeuse : d’une part, l’« humanité » ne constitue pas, n’a jamais constitué et ne constituera jamais une entité organique capable d’une seule pensée et donc d’une action concertée ; d’autre part, la lucidité d’une minorité même relativement nombreuse s’est révélée de plus en plus incapable de faire naître des mouvements de masses animés d’une volonté de vivre dépassant les limites de l’immédiateté.

Le concept de « temps de la fin » n’a pas effleuré les penseurs socialistes et communistes, fussent-ils « utopistes » ou « scientifiques » : Marx ne fait pas exception, lui qui réunissait dans son œuvre tout ensemble pensée socialiste et théorie communiste, utopie et science ; lui qui dévorait des livres tels que les Essais de Montaigne, les Pensées de Pascal et De l’humanité de Pierre Leroux à seule fin de rejeter, en les sublimant, leurs idées « sur le fumier de l’histoire » : ces trois auteurs, penseurs du temps et de l’éternité, de Dieu et des abîmes, de l’homme et du destin, ont accompagné Marx tout au long de sa carrière de « théoricien de la classe prolétaire » et de militant démocrate et communiste, bourgeois d’origine et prolétaire par destinée.

Bien que rares, les références analogiques entre les débuts du christianisme et ceux du mouvement ouvrier renvoient à une conception linéaire du temps telle que Marx a pu la trouver chez Pierre Leroux, saint-simonien et donc doctrinaire de la perfectibilité générique, empruntant à Pascal la thèse que « par une prérogative particulière de l’espèce humaine, non seulement chacun des hommes s’avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès, à mesure que l’univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d’un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et apprend continuellement... » (Pascal, Pensées, chap. I, cité par Pierre Leroux, De l’humanité, 1840, Corpus..., 1985, p. 120.)

Que Marx ait pu estimer, voire exploiter, un penseur qui, dans un ouvrage de près de sept cents pages, dépense une somme de savoir biblique, philosophique, historique et politique, pour aboutir dans un « Épilogue » aux accents mystiques à une profession de foi posant la « renaissance de l’homme dans l’humanité » - que Marx ait pu qualifier Pierre Leroux de « génial », n’est-ce pas une preuve évidente que le Capital s’est nourri de toutes les sources de lectures pour mettre ce savoir au service d’une visée scientifique que l’auteur a clairement formulée dans un avertissement ô combien prophétique :

« Une nation peut et doit tirer un enseignement de l’histoire d’une autre nation. Lors même qu’une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement - et le but final de cet ouvrage est de révéler la loi économique du mouvement de la société moderne -, elle ne peut ni dépasser d’un saut ni abolir par des décrets les phases de son développement naturel ; mais elle peut abréger la période de gestation et adoucir les maux de leur enfantement » (le Capital, I, préface, 1867).

Une troisième éventualité n’a pu être envisagée par Marx, penseur d’avant l’ère de l’atome, d’Auschwitz et d’Hiroshima : ni abrègement ni adoucissement de la misère d’un monde en gésine, mais fin, nullement mythique, des temps vécus.

Fin connue mais nullement ressentie par les hommes du savoir et du pouvoir qui constituent, face à l’« immense majorité » cette minorité dont à la fois le Manifeste de 1848 et le Capital de 1867 ont prédit more geometrico la défaite salvatrice du monde à naître. Pourtant, si l’histoire de ce siècle inflige un démenti - combien cataclysmique ! - à cette prédiction, la découverte scientifique de Marx n’aura été valable que dans sa partie analytique, tandis que sa partie normative, l’appel à l’« immense majorité », à cette « classe la plus nombreuse et la plus pauvre » appelée prolétariat, se sera révélée pure chimère ou... impératif catégorique resté lettre morte.

Lettre morte - expression métaphorique qui prend son véritable sens tout au long de cette année de vaines célébrations à la gloire d’une charte bicentenaire dont la critique par Marx n’a rien perdu de sa valeur et de sa justesse : bien au contraire, aujourd’hui bien plus qu’il y a deux cents ans, le dévoilement du « mystère » des « droits de l’homme et du citoyen » comme « parachèvement de l’idéalisme de l’État » et du « matérialisme de la société civile bourgeoise », comme « droits du membre de la société civile, c’est-à-dire de l’homme égoïste, de l’homme séparé de l’homme et de la communauté » -, cette démystification du jeu macabre des émancipateurs politiques est aujourd’hui le premier des droits et des devoirs de l’homme-citoyen.

Pour introduire les textes réunis dans ce Cahier par un document ayant valeur de principe directeur, nous choisissons un extrait d’un travail posthume de Marx et d’Engels, mais dont la paternité est à attribuer au premier, si l’on tient compte des déclarations répétées du second quant à la « découverte » de la théorie matérialiste de l’histoire. Il figure dans la partie introductive de l’Idéologie allemande et représente, en quatre points, une sorte de conclusion générale et définitive des études juridiques, historiques et économiques auxquelles Marx s’est livré pendant une période de près de dix années, de 1835 à 1845. On peut affirmer sans exagérer que l’ensemble de l’œuvre de Marx gravite autour de ces quatre thèses dont la préface à la Critique de l’économie politique (1859) offre une formulation explicite, dans le cadre d’une esquisse d’autobiographie intellectuelle.

L’un et l’autre de ces arguments conclusifs séparés par un intervalle de treize ans environ présentent la même révélation de la nature scientifico-utopique d’une des œuvres les plus âprement controversées et la plus justement interrogée de ce siècle finissant : découverte ou invention, la dialectique de la transition, mise en pratique par qui de droit, est censée faire passer l’humanité du stade de la négativité barbare à une ère de l’accomplissement humain - Marx tournant ainsi la foi mystique de Pierre Leroux dans la destination de l’homme vers l’hérésie révolutionnaire de la vocation émancipatrice de l’immense majorité.

Voici donc, en guise de propos liminaires, les quatre thèses clefs de l’éthique communiste de Marx critique du « communisme réel » :

« Finalement, la conception de l’histoire que nous venons d’exposer nous livre encore les résultats suivants :
1. À un certain stade du développement des forces productives surgissent des moyens de production et de commerce qui, dans les conditions existantes, sont gros de malheurs : ce ne sont plus des forces de production, mais des forces de destruction (machinisme et argent) - et, ce qui s’y rattache, une classe est engendrée qui doit supporter tous les fardeaux de la société sans jouir de ses avantages ; une classe qui, écartée de la société, est reléguée de force dans l’opposition la plus résolue à toutes les autres classes, une classe qui constitue la majorité de tous les membres de la société et d’où émerge la conscience de la nécessité d’une révolution en profondeur, la conscience communiste, laquelle peut, naturellement, se former parmi les autres classes en vertu de l’appréhension de la dignité de cette classe-là.
2. Les conditions dont dépend l’emploi des forces de production déterminées sont celles qu’impose la domination d’une classe déterminée de la société dont le pouvoir social, issu de sa fortune, trouve son expression pratique d’idéaliste dans la forme d’État du moment, et c’est pourquoi toute lutte révolutionnaire est dirigée contre une classe dont le règne est près de s’achever.
3. Dans toutes les révolutions antérieures, le mode des activités est demeuré toujours inchangé, et il s’agissait seulement d’une répartition nouvelle du travail entre d’autres personnes, alors que la révolution communiste se tourne contre le mode traditionnel des activités, évince le labeur et abolit la domination de toutes les classes, donc les classes elles-mêmes. En effet, cette révolution est l’œuvre de la classe qui ne compte plus comme telle dans la société et n’est pas reconnue en tant que telle : dès à présent, elle marque la dissolution de toutes les classes, nationalités, etc., au sein de la société contemporaine.
4. Aussi bien pour produire massivement cette conscience communiste que pour faire triompher la cause elle-même, un changement en masse des hommes est nécessaire, changement qui ne peut s’opérer que dans un mouvement pratique, dans une révolution. Par conséquent, la révolution est nécessaire non seulement parce qu’il n’est pas d’autre moyen de renverser la classe dominante, mais encore parce que c’est seulement dans une révolution que la classe qui renverse réussira à se débarrasser de toutes les immondices du passé et à devenir ainsi capable de donner à la société de nouveaux fondements » (Idéologie allemande, 1846).

M.R.