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LCS 06f : Charles Gide
Lucien LAURAT - n° 6 - Septembre 1932 / p. 281
[1er février 2013] : par eric

Charles Gide, mort le 12 mars, fut le représentant la plus qualifié de l’école coopérative. Bien plus réformateur social que socialiste, il considérait la coopération comme le seul moyen efficace de transformation sociale. Mais contrairement à bon nombre de coopérateurs, il se refusait à considérer la coopération comme un simple appendice de l’économie capitaliste. Selon lui, elle était destinée à « renverser sens dessus dessous l’ordre des choses existant ».

Cependant, adversaire du marxisme, Gide répudiait la lutte des classes et par conséquent. concevait la coopération comme en dehors de l’action libératrice du prolétariat. À l’émancipation des salariés, il opposait l’affranchissement des consommateurs. C’est l’œuvre patiente et tenace des coopératives qui devait aboutir à l’organisation de la production en vue de la consommation, se substituant à l’économie actuelle mue par le profil.

Cette conception d’ensemble, qui assigne au consommateur le rôle central clans la vie économique, explique la position doctrinale de ce grand apôtre du coopératisme. Charles Gide fut, en France, le représentant le plus brillant de l’école dite autrichienne (Menger, Wieser, el notamment Bœhm-Bawerk), vulgarisée en Angleterre par le fameux Jevons des taches solaires. En effet, se placer au point de vue du consommateur entraîne à adopter les théories psychologiques et à expliquer la valeur par des considérations purement subjectives, conduisant à la théorie de la valeur marginale. Il faut reconnaître que Charles Gide déploya, pour défendre cette conception scientifiquement insoutenable, une subtilité qu’aucun de ses adversaires ne put s’empêcher d’admirer.

Mais les théories psychologiques ont cet inconvénient d’aboutir à la négation de l’économie politique en tant que science, à l’abandon de la recherche de lois exactes, à l’empirisme le plus décevant. Nul ne l’a mieux illustré que Charles Gide lui-même. Un an avant sa mort, il écrivait :

« ... Je suis très sceptique sûr l’existence “d’une loi des crises” et sur la possibilité de formuler une théorie des crises... On enseigne généralement qu’il ne s’agit pas seulement de circulation, mais de surproduction. Pourtant j’ai peine à croire qu’il y eût surproduction si tous les produits pouvaient arriver librement aux mains des deux milliards d’habitants, plus ou moins misérables, qui peuplent notre globe ». (Economia, Rome, mars 1931).

Cependant, l’insuffisance de sa théorie ne saurait faire oublier les services qu’il a rendus à la coopération, un des leviers les plus importants de la socialisation. Si Gide eut le tort de la considérer comme moyen exclusif, du moins était-il sérieusement attaché à l’idée de faire servir ce moyen à la transformation du régime existant, et non à sa conservation. - L.L.