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LCS 03b : Les œuvres économiques de Karl Marx
Lucien LAURAT - N° 3 - Octobre 1931 / pp. 104 - 106
[11 mai 2013] : par eric

Il faut savoir gré aux Éditions Costes d’avoir entrepris la publication des œuvres complètes de Karl Marx et de Frédéric Engels. Le besoin s’en faisait sentir depuis longtemps : la période d’accalmie consécutive aux luttes sociales aiguës d’après-guerre suscite dans la génération montante le goût de l’étude, et nombreux sont ceux qui, las des ouvrages d’exégèse et de vulgarisation, entendent se documenter aux sources mêmes de la science sociale de l’époque.

La doctrine marxiste est plus vivante que jamais, cinquante ans après la mort de son fondateur. Quoique conçu entre 1850 et 1865, l’œuvre économique de Marx reste l’analyse la plus profonde et la plus pénétrante de la réalité capitaliste de nos jours. Les quatorze tomes du Capital et les huit tomes de l’Histoire des Doctrines économiques en témoignent. La première édition française du Capital étant épuisée depuis longtemps, une nouvelle édition s’imposait. L’Histoire des Doctrines économiques paraît pour la première fois en français ; mais on se demande en vain pourquoi le traducteur (ou l’éditeur) en a changé le titre, l’original étant intitulé : Théories de la plus-value.

Les deux ouvrages traitent parallèlement du même sujet, du processus de production et de circulation du capital. Mais tandis que le Capital expose d’une manière systématique les lois fondamentales de l’économie capitaliste, l’Histoire des Doctrines économiques constitue un recueil de polémiques, classées dans l’ordre chronologique, où Marx développe et élabore ses conceptions en critiquant les différentes écoles, des physiocrates jusqu’à Smith et Ricardo, et de ceux-ci jusqu’à l’économie vulgaire. Le Capital représente la synthèse de ces travaux critiques, qui lui sont antérieurs et que Marx avait tout d’abord eu l’intention de publier comme suite à sa Contribution à la critique de l’économie politique (parue en 1859). Cependant, de tous ces manuscrits, seul le premier livre du Capital (tt. I à IV de la nouvelle édition) parut de son vivant, en 1867 ; les livres II et III (respectivement tt. V à VIII et IX à XIV) furent publiés par Engels en 1885 et 1894.

Après la mort d’Engels, Karl Kautsky entreprit la publication du manuscrit intitulé Contribution à la critique de l’économie politique, dont il ne parvint à faire paraître que la partie principale, les Théories de la plus-value, et dont le premier livre (tt. I et II de l’édition française) sortit en 1904, le deuxième (tt. III à V) en 1905, le troisième (tt. VI à VIII) en 1910.

Mais une grande partie du manuscrit de Marx reste toujours inédite. En 1924, D. B. Riazanov l’acquit pour l’Institut Marx-Engels de Moscou, qui devait se charger de l’édition. Riazanov déporté, il faut tout craindre pour le succès de cette entreprise.

Depuis la mort de Lénine, le marxisme est devenu doctrine dangereuse, voire subversive au pays de la dictature dite « prolétarienne ». Dans le meilleur des cas, la publication de ces manuscrits subira un temps d’arrêt. Peut-être Riazanov a-t-il eu le temps de pousser suffisamment le travail préparatoire avant son arrestation.

La doctrine économique du marxisme a conservé sa force vivante en dépit des multiples modifications survenues dans les apparences du capitalisme moderne depuis un demi-siècle. Cela tient à deux faits essentiels : d’une part, Marx a mis à nu les lois fondamentales de l’économie capitaliste en faisant abstraction précisément des éléments secondaires et des mouvements de surface sujets à des changements plus ou moins rapides, et d’autre part, le capitalisme d’aujourd’hui n’est aucunement différent de celui du milieu du XIXe siècle, à part son aspect extérieur et son envergure.

Les thèses fondamentales de Marx sont restées inébranlables. Sa théorie de la valeur et de la plus-value résistent à la critique aussi bien que sa loi du salaire et sa loi de l’accumulation (concentration et centralisation). Ses théories de la surpopulation relative, de la baisse du salaire relatif et de la baisse tendancielle du taux de profit sont confirmées par les faits. Un chapitre assez court (Capital, t. XI, chap. 27), consacré au rôle du crédit dans la production capitaliste, anticipe, en quelques pages, sur tout ce que des marxistes (notamment Hilferding) ont pu développer plus tard au sujet des sociétés anonymes. (Notons en passant que d’après certains « critiques », Marx n’aurait connu ni le crédit, ni les sociétés par actions). La partie traitant du capital commercial (t. XI, chap. 16 à 20), quoique inachevée, ouvre des horizons et permet de mieux comprendre le mécanisme de la circulation dans le processus d’ensemble, tout particulièrement si l’on y ajoute la lecture du chapitre VI du tome V sur les frais de circulation et celle du tome II de l’Histoire des Doctrines économiques, où il est question du travail productif et du travail improductif.

Sur la question la plus passionnément controversée à l’heure actuelle, celle des crises, Marx a laissé, en plus de quelques chapitres dans le tome X du Capital, une foule de remarques éparses dans tous les volumes du Capital et de l’Histoire. La crise présente, survenant après une vague de marxophagie (qu’on songe à la fameuse théorie fordiste des « hauts salaires », à la « monnaie dirigée », au crédit à la consommation et autres panacées destinées à réaliser la prospérité perpétuelle), a prouvé combien l’analyse de Marx est conforme à la réalité.

Cependant, le fait que les thèses fondamentales de l’économie marxiste se trouvent confirmées par la réalité capitaliste ne saurait dispenser de continuer l’œuvre de Marx. La théorie des crises reste à préciser et à amplifier : ce n’est pas un hasard si des controverses entre marxistes se poursuivent à ce sujet depuis plus de vingt ans (Kautsky-Hilferding dans la Neue Zeit, 1910-1911). Marx a légué un héritage qu’on ne peut conserver qu’en l’agrandissant.

L’étude des monopoles exige également de nouveaux efforts théoriques. À l’époque de Marx, les monopoles n’existaient guère. Aussi ne trouvons-nous, à ce sujet, dans le Capital et dans l’Histoire, que des remarques accidentelles, tout particulièrement dans les parties traitant de la rente foncière (tt. XIII et XIV du Capital et tt. III et IV de l’Histoire). Mais ces remarques contiennent bien des indications extrêmement précieuses pour les recherches ultérieures, et ce fut le grand tort de Hilferding de n’en pas tenir compte dans son Finanzkapital ; ce livre y eût gagné en ampleur et en précision.

Sans vouloir énumérer tous les problèmes que le marxisme contemporain doit se poser et résoudre à moins de faillir à sa tâche, mentionnons encore la question de la monnaie et des prix, qui est loin d’être aussi simple que l’imagine Robert Louzon dans son ouvrage L’Économie capitaliste (Librairie du Travail, 1925) et nécessite un développement au-delà des limites tracées par Marx dans le tome Ier du Capital. Notre époque, celle du marché mondial (la formation du marché mondial n’était qu’à ses débuts lorsque Marx conçut le Capital) réclame en outre une étude approfondie de la péréquation du taux de profit et du mouvement des profits différentiels dans la concurrence mondiale. Remarquons que le programme initial de Marx (cf. Préface à la Contribution à la Critique de l’économie politique, p. 1) comportait comme conclusion au Capital l’étude du commerce extérieur et du marché mondial ; Marx n’a pu qu’effleurer ces problèmes.

S’il est certain que la nouvelle édition du Capital et la publication de l’Histoire des Doctrines économiques faciliteront considérablement ces études, nous avons cependant une série de critiques, et des plus graves, à formuler quant à la présentation et à la traduction.

M. Molitor fait précéder le Capital (t. Ier) d’une « Introduction à l’ensemble du marxisme » par Karl Kautsky, sans dire au lecteur quand et dans quelles circonstances cette « introduction » a vu le jour. Tout en approuvant le choix de M. Molitor — l’introduction est en effet excellente, — nous croyons que le lecteur a le droit de savoir qu’il s’agit d’un discours prononcé par Kautsky en 1908, à l’occasion du 25e anniversaire de la mort de Marx et publié en brochure sous le titre Die historische Leistung von Karl Marx. Nous ignorons, en outre, pourquoi M. Molitor s’est abstenu de traduire la préface de Kautsky au livre II de l’Histoire des Doctrines économiques (t. III), alors que les préfaces aux livres I et III (tt. I et VI) figurent dans l’édition française.

D’innombrables notes en renvoi ont semblé superflues au traducteur. Dans le tome V de l’Histoire (p. 13) il manque deux pages de texte, qu’on trouve pourtant aux pp. 241-243, livre II de l’édition allemande. Dans le tome X du Capital (p. 88) on cherche en vain tout un alinéa d’environ une page qui figure aux pages 171-172 du livre III/1 de l’original. M. Molitor a omis, on ne sait pourquoi, une citation de l’Histoire de l’économie politique d’Adolphe Blanqui (Histoire des Doctrines, t. II, p. 38 ; cf. livre Ier, p. 281 de l’original). Nous pourrions multiplier ces exemples. Parfois, le traducteur a cédé au désir d’alléger le style en supprimant inopportunément des incidentes qui lui paraissaient des répétitions inutiles. Ainsi, à la page 199 du tome X du Capital, il a supprimé les mots « sur des marchés lointains », dans la phrase : « Comment pourrait-il se faire... que l’on soit forcé de rechercher cette demande à l’extérieur, sur des marchés lointains... » Or, pour quiconque est au courant des discussions qui se poursuivent dans le camp marxiste depuis la parution de l’Accumulation de Rosa uxembourg, les mots supprimés sont d’une importance capitale. Il ne suffit pas d’être agrégé de l’Université pour s’arroger un tel droit de censure, ni inspecteur d’Académie pour connaître les questions controversées du marxisme.

Mais ce n’est pas tout. La traduction fourmille des fautes les plus grossières. Des erreurs de chiffres rendent le texte parfois inintelligible ; le mot « hausse » se substitue fréquemment à « baisse » et vice-versa ; on trouve « reproduction » à la place de « surproduction » (Histoire, t. V, p. 99), « surproduction » à la place de « surpopulation » (Capital, t. X, p. 197), « dépendant » à la place de « indépendantes » (Capital, t. VIII, p. 19). La phrase : « On ne produit que des objets donnant du profit et dans la mesure où ils en donnent » est traduite par M. Molitor un peu lapidairement ainsi : « sans profit, pas de production » (Capital, t. X, p. 203). La phrase : « L’employeur a donc besoin d’un marché plus étendu que les ouvriers » se présente ainsi sous la plume de M. Molitor : « L’ouvrier a donc besoin d’un marché plus étendu que celui des employeurs » (Histoire, t. V, p. 75). La phrase : « On vend comme de qualité supérieure du travail qui n’est pas payé comme tel » devient dans la traduction : « On vend comme de qualité supérieure du travail qui ne l’est pas » (Capital, t. X, p. 166). À propos du crédit, la traduction dit : « C’est... l’appel à l’intervention de l’État » (Capital, t. XI, p. 284) ; or, Marx avait écrit : « Elle (cette contradiction)... provoque l’intervention de l’État » (livre III/1, p. 426 de l’original). M. Molitor s’obstine à traduire « A C » par « C A » (Capital, t. X, pp. 191-192). Nous citons seulement des exemples pour montrer qu’il n’est pas exagéré de parler d’un véritable scandale scientifique. On pourrait aisément les multiplier.

Les vingt-deux tomes représentant les œuvres économiques de Marx méritent que l’éditeur leur consacre un vingt-troisième volume contenant la rectification des erreurs, omissions, non-sens et contresens, approximations et négligences, énormités de diverses sortes dont regorgent les vingt-deux autres.

L. L.