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LCS 07g : Nécrologie de Fernand Loriot
Boris SOUVARINE - N° 7 - Janvier 1933 / p. 51
[6 juin 2013] : par eric

La mort de Fernand Loriot, le 12 octobre dernier, a privé le mouvement communiste d’un de ses hommes les plus nécessaires, un de ceux qui résument la précieuse expérience d’une époque exceptionnelle par l’importance des faits historiques successifs dont ils furent témoins et, plus ou moins, participants. Combien reste-t-il de ces militants qui aient connu ou vécu le socialisme de la IIe Internationale, la grande guerre et ses conséquences, la crise de toutes les doctrines révolutionnaires, la révolution russe, les origines et la décadence de la IIIe Internationale, l’évolution du bolchevisme et la décomposition du communisme international, et soient restés fidèles à leur cause contre vents et marées, à travers tant de vicissitudes ?

Aux heures tragiques où son parti renonçait à toute raison d’être, Fernand Loriot (1870-1932) a été en France l’incarnation de la résistance à l’irrémédiable déviation du vieux socialisme embourgeoisé. Il fut parmi les premiers initiateurs de la minorité internationaliste, dans le Parti et les syndicats, les fondateurs du Comité pour la reprise des relations internationales devenu en 1919 Comité de la IIIe Internationale. Aux côtés de Merrheim et de Bourderon, mais plus ferme et conséquent, il a mené la lutte qui aboutit à la fondation du parti communiste par les étapes des conférences de Zimmerwald (1915) et de Kienthal (1916). Son activité s’est exercée en particulier dans le Syndicat des Instituteurs, tout en se manifestant avec plus d’évidence dans le parti, d’abord socialiste, puis communiste.

En 1920, F. Loriot fut emprisonné et inculpé de « complot contre la sûreté de l’État ». Libéré en 1921, après dix mois de prison préventive, il participa au IIIe Congrès de l’Internationale communiste, la même année. À son retour en France, il se tint à l’écart de l’action politique, pour des raisons de vie privée. Après la « bolchévisation » de 1924, il prit fait et cause pour l’opposition et, ayant rompu avec le parti dégénéré en 1926, se rallia au syndicalisme révolutionnaire.

On ne saurait pourtant sans arbitraire classer le Loriot des dernières années dans un courant bien défini, car il cherchait sa voie d’une façon très personnelle. Ses affinités n’avaient rien d’exclusif : sa dernière lettre au Bulletin Communiste, accompagnant une souscription, exprimait un accord que n’a pas démenti sa position ultérieure en dépit de divergences indiquées dans ses derniers articles de la Révolution Prolétarienne. Si l’on admet que les actes ont plus d’importance que les mots, il importe de noter son adhésion à la C.G.T., attitude plus proche de la tactique des marxistes du Cercle communiste démocratique que de celle des syndicalistes-révolutionnaires obstinés à « redresser » une C.G.T.U. domestiquée. Personne ne peut dire avec certitude comment Loriot eût évolué dans une nouvelle phase du mouvement. Ce qui est sûr, c’est qu’il se décidait toujours après mûre réflexion, de lui-même et sans préjugé, pour tenir ensuite très ferme sur ses convictions. Cette fermeté de caractère et la droiture de son esprit ont été les traits distinctifs de sa personnalité.

Loriot avait collaboré pendant la guerre à l’École Émancipée, au Journal du Peuple, après la guerre à la Vie Ouvrière, à l’Humanité et surtout au Bulletin Communiste, enfin à la Révolution prolétarienne.

Sa mort a été très douloureusement ressentie par ses anciens compagnons d’armes, dispersés et isolés après la déchéance ignominieuse de la IIIe Internationale.