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MARX 04a : Avant-propos
Maximilien RUBEL - Janvier 1961 / p. 3 - 6
[5 janvier 2014] : par eric

Difficile à définir, donc peu saisissable conceptuellement, le marxisme offre d’innombrables sujets d’étude à une publication comme celle-ci. En effet, les domaines d’investigation en sont très divers ; la littérature à traiter est envahissante ; l’universalité des problèmes posés justifie notre effort. Nous avons déjà évoqué l’aspect tentaculaire de la doctrine, qui a vu ses exigences scientifiques se muer en arguments idéologiques, ouvertement proclamés pour justifier le pouvoir de direction et de contrainte. Pour Marx, l’idéologie — politique, religieuse ou métaphysique — était l’antithèse de la raison scientifique. Ses disciples lointains n’ont pas craint de faire subir à cette conception la culbute dialectique en donnant à l’antithèse la sanction de la raison d’État.

Ce phénomène de mutation d’une science en idéologie mériterait une réflexion qui dépasserait sans doute les limites de l’enquête sociologique. Notre contribution, modeste mais difficile, est de réunir les matériaux sans lesquels l’analyse resterait infructueuse. En faisant notre profit, ici, du postulat de la connaissance scientifique, partie intégrante d’un humanisme dont les vertus sont unanimement glorifiées dans tous les types d’idéologie, nous avons le droit et le devoir de signaler certains obstacles qui se dressent en face de notre entreprise. Ce faisant, nous sommes conscients du risque de voir nos critiques mal comprises : il s’agit, qu’on le sache, non pas de vaines polémiques, mais d’un rappel légitime du respect des règles, de toute déontologie : leur violation est une entorse aux conventions établies pour tout travail scientifique.

De nos jours, telle constatation d’un fait passe facilement pour une dénonciation. Constater qu’aucune édition scientifique des œuvres complètes de Marx et d’Engels n’existe à ce jour paraîtra une absurdité au profane. Cette même constatation éveillera sans doute la curiosité de certains, qui y verront une incompatibilité logique ; d’autres diront que le marxisme, ayant définitivement triomphé sur une grande partie de la planète, est sorti non moins définitivement de sa forme littéraire et n’intéresse désormais plus que le spécialiste, historien ou philologue, passionné des éditions princeps et des pièces d’archives. Nous nous abstenons ici de critiquer de tels points de vue. Disons simplement que l’œuvre de ceux qui passent pour les « pères » de la théorie est publiée d’une manière qui fait contraste avec les bouleversements gigantesques que cette œuvre est réputée avoir produits.

Nous aurons sans doute l’occasion d’évoquer l’histoire de la publication des œuvres de Marx et d’Engels. On pourrait y ajouter celle de la publication de leurs archives, autrement dit des documents qu’ils ont conservés avec un soin d’autant plus admirable qu’ils ne pouvaient se faire d’illusions sur la « force réelle du ce parti Marx », c’est-à-dire de quelques amis dispersés dans plusieurs pays du vieux continent et de l’Amérique. Ces archives existent donc. Elles ont été miraculeusement sauvées, malgré deux guerres dévastatrices, donc malgré la double défaite du mouvement qui se réclamait de leur enseignement. Nous ne dirons pas ici par quels chemins obscurs ces archives ont pu quitter leur lieu de dépôt, le siège du parti social-démocrate de Berlin, pour être déposées finalement, en grande partie, à Amsterdam, un lot important s’en allant à Moscou. Signalons avant tout un simple fait : l’Institut International d’Histoire Sociale d’Amsterdam possède aujourd’hui la principale masse de manuscrits originaux en provenance des archives de Berlin : quant à l’Institut du Marxisme-Léninisme de Moscou, il est détenteur non seulement de la presque totalité de ces mêmes matériaux sous forme de pièces photocopiées, mais encore d’un certain nombre de papiers autographes qui se trouvaient initialement au dépôt d’origine.

Nous dirons un jour le sort de ces archives conservées à Moscou. Qu’il suffise, pour le moment, de relever que des documents importants, dont maint inédit, sont directement livrés au public par l’Institut du Marxisme-Léninisme ou par l’intermédiaire de son homonyme en Allemagne de l’Est. Nous n’en pouvons dire plus, car nous sommes vis-à-vis de ces instituts dans la situation de purs « consommateurs », ne pouvant en rien influer sur la « marche des événements », c’est-à-dire sur le rythme et la méthode des publications faites dans ces pays.

Quant à l’Institut International d’Histoire Sociale d’Amsterdam, il a ouvert largement ses archives, tout au moins aux chercheurs spécialisés qui en font la demande et justifient de leurs titres. Nous sommes déjà assez nombreux à avoir bénéficié de cette « ouverture » et connu de visu les matériaux déposés à l’Institut et qui le placent au premier rang des organismes de documentation marxologique du monde occidental, et peut-être du monde entier.

Reconnaissons donc le fait : le chercheur offrant des garanties de compétence peut aujourd’hui accéder à la quasi-totalité des matériaux de bibliothèque et d’archives inventoriés de l’I.I.H.S. d’Amsterdam. Il est sans doute regrettable que le même chercheur se voie dans l’impossibilité de faire l’usage le plus naturel et le plus rationnel de ses recherches, c’est-à-dire de publier, en les commentant, les documents qu’il a pu étudier en toute tranquillité.

On nous permettra de déplorer l’impossibilité de publier les inédits conservés à Amsterdam ailleurs que dans la revue de l’Institut International d’Histoire Sociale ou dans ses propres séries de publications. Le choix des collaborateurs, des documents et du moment de les publier en est sensiblement affecté. C’est imposer une lenteur injustifiée à la recherche marxologique dans les domaines concernés.

Ceci ne serait qu’un demi-mal si, de leur côté, les organismes rivaux soviétique ou est-allemand, n’avaient leur activité indépendante. Un exemple : depuis 1957, l’Institut du Marxisme-Léninisme de Berlin-Est publie les œuvres de Marx et d’Engels selon le plan et avec le concours de son homologue de Moscou. Dans les huit volumes jusqu’ici parus figurent de nombreux inédits communiqués libéralement par Moscou — sur la base des photocopies confectionnées à Berlin du temps de Riazanov, fondateur de la Marx-Engels Gesamtausgabe (MEGA). Citons-en le volume 8, qui publie pour la première fois un pamphlet de Marx-Engels d’une centaine de pages, resté inédit dans le texte original — dont le manuscrit autographe se trouve à Amsterdam [1]. Nous aurons l’occasion de multiplier ces exemples et de donner un jour l’inventaire total et comparé des publications réalisées à l’Est et à l’Ouest, à partir des mêmes fonds d’archives. Il était de notre devoir de signaler la situation peu normale de la recherche marxologique en Occident. Notre publication devrait, si les normes de l’esprit scientifique étaient respectées, recevoir tout le concours désirable de la part des institutions pour répondre aux besoins d’une recherche d’autant plus nécessaire qu’elle est plus rare et qu’elle se poursuit dans un esprit d’objectivité critique incontesté. Ne point organiser la coopération, ce serait subordonner l’intérêt de la recherche scientifique à l’intérêt de l’appropriation privée, fût-il celui d’un organisme public largement accessible aux fins de la recherche.

À la vérité, nous comprenons parfaitement le désir de l’Institut : voir publier dans les meilleures conditions les matériaux dont il dispose. Il est pourtant malaisé de voir dans cette légitime exigence la justification d’un privilège qu’aucun organisme public dépositaire d’archives ne réclame, en Occident et à ce jour.

M. RUBEL

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Dans la note introductive à la « Circulaire inconnue » de Marx sur le conseil fédéral anglais (Cahiers de l’I.S.E.A., Série S, n° 3, Études de Marxologie, p. 54), une erreur nous a fait attribuer à Mme Louise Heinze la découverte de l’origine de ce document. M. Louis Lazarus, qui nous en a communiqué le dossier, nous fait savoir qu’il a mené toutes les recherches qui l’ont conduit à cette découverte. Qu’il veuille bien accepter ici nos plus sincères excuses pour la maladresse commise.

[1] Die grossen Männer des Exils, Pamphlet (écrit en 1852) dirigé contre les leaders de l’émigration politique allemande en Angleterre et aux États-Unis. Une traduction russe en fut publiée en 1930, à Moscou.