SMOLNY... [ http://www.collectif-smolny.org ]
GLAT 1965-03f : Dis-moi qui te défend, je te dirai qui tu es
Lutte de Classe — Février 1965 / p. 6 - 7
[16 mai 2015] : par eric

De Fortune française, 4 février 1965 : « LA GRÈVE HUMANISÉE »

La France a connu, une fois de plus, pendant 48 heures, la grève, mais 
une grève étrange...

Grève « humanisée » pour les uns, grève « bidon » pour les durs, ceux qui poussent aux actions totales, voire violentes...

À la vérité, des négociations plus ou moins secrètes ont été menées entre les syndicats et le gouvernement. Pour les premiers, il ne fallait pas seulement ménager l’usager, mais aussi trouver une porte de sortie.

En effet, sur quoi débouchait une action très dure, sinon sur une grève illimitée, impossible dès lors que les syndicats doivent ménager un pouvoir qu’ils dénoncent, mais ne veulent prendre le risque d’écarter.

Pour le gouvernement, il fallait sauver la face. L’autorité de l’État ne doit pas être mise en échec. Et les directeurs généraux des entreprises nationalisées, personnages consulaires de haut rang, mais sans véritable autorité, ont été conviés à demeurer maîtres des entreprises, même dans la grève. Encore leur fallait-il disposer d’un minimum d’agents acceptant d’assurer une partie du service, pour sauver les apparences.

D’où le modus vivendi accepté : les organisations syndicales ont laissé au travail du personnel qui se serait dérobé devant une réquisition officielle. L’autorité de l’État était sauvée. En contrepartie, le gouvernement acceptait de revenir au dialogue : les syndicats pourraient reprendre le chemin des directions générales et se livrer à des discussions interminables justifiant leur raison d’être. Des directeurs, ils passeront aux ministres de tutelle, qui n’ont pas davantage de pouvoir. Le cercle aura été bouclé. Il faudra revenir à Matignon. Plusieurs mois auront passé...

Le pouvoir aura gagné une accalmie. Les syndicats auront pu souffler. Félicitons- nous de l’accalmie.

Une discussion doit s’ouvrir, où chacun sera placé devant ses responsabilités et devra indiquer nettement ce qu’il veut et peut faire. Sinon le gouvernement sera dépassé, comme les actuels syndicats, par des mouvements « sauvages », animés par des éléments encore inconnus, qui se refuseront à humaniser ou à l’imiter les grèves, qui ouvriraient une période d’incertitude absolue.

Du Monde, 2 février 1965 : « GRÈVES DOUCES » (Henri Bordas)

Après chaque grève les syndicats se déclarent satisfaits, et pareillement l’État, ou plutôt la bureaucratie d’État qui règne, sœur jumelle, apparemment adversaire, mais en fait complice de la bureaucratie syndicale.

Deux idées me sont venues pour les prochaines grèves.

D’abord, il serait souhaitable qu’elles deviennent mensuelles, comme la foire du village : par exemple le dernier jeudi du mois. On pourrait, avec le calendrier, qui nous dirait à la fois les fêtes à souhaiter, la lune et les grèves, prendre ses dispositions d’avance.

Il est enfin une nouvelle formule qui dépasserait encore en efficacité la grève douce.

Il s’agirait d’une grève purement mentale. Tout le monde serait à sa tâche, tout fonctionnerait à merveille, aucun salaire ne serait perdu. Mais cet acte de foi ayant été, comme il se doit, médité puis proclamé et fixé à jour dit, chacun, en travaillant, penserait toute la journée, fortement, intensément, avec ferveur, au droit sacré et constitutionnel qu’il conserve de rester chez lui, le jour qu’il lui plaira, dans ses pantoufles d’homme libre. Mais qui donc pense encore en France aujourd’hui ?

Oui, vraiment, les bourgeois ont l’air d’avoir peur des stratèges syndicaux.