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Vive les marins !
Matelots révolutionnaires en Russie, Allemagne, Espagne et ailleurs ... (extraits)
[1er octobre 2017] : par sam

Présentation :

Tant en Russie qu’en Allemagne, les principales bases navales (Kronstadt, Kiel) allaient devenir de grands centres révolutionnaires. C’est que les matelots et mécaniciens étaient dans des navires qui ressemblaient à des usines flottantes (Voir Broué, Révolution en Allemagne, pp. 106-109). On y recrutait, à cause des nécessités techniques, des ouvriers qualifiés déjà touchés par la propagande révolutionnaire.

En Espagne aussi, la lutte fut sanglante entre officiers et marins. Broué nous raconte aussi ce moment de bascule animé par des courageux comme le radio Balboa.

« C’est en ranimant le passé dans sa vérité qu’on éclaire le présent et qu’on délivre l’avenir. » (Marcel Martinet)

Sam


« Mais les revers essuyés dans le reste de l’Espagne ne tiennent pas au hasard. Le débarquement massif des troupes marocaines, prévu dans le plan pour les heures qui suivent l’insurrection, n’a pas lieu, car la flotte, ne s’est pas ralliée. Sa participation avait été pourtant minutieusement étudiée et définitivement mise au point jusque dans ses détails lors des manœuvres au large des Canaries, au cours des réunions entre les amiraux et Franco. La quasi-totalité des officiers sont gagnés au Movimiento. Mais ce sont les équipages qui feront échouer le plan : plus politisés peut-être, parce que très souvent d’origine ouvrière les marins savent, en tout cas mieux que les soldats s’organiser contre les préparatifs de leurs chefs. Sur presque tous les bateaux se sont constitués de petits noyaux clandestins, composés de huit ou dix sous-officiers et marins socialistes ou anarchistes, assurant, dans les escales, la liaison avec leurs organisations. Un Conseil central des marins fonctionne sur le croiseur Libertad. Prévenus par ses soins, des délégués des conseils du Cervantès, de l’Almirante Gervera,de l’España et du Velasco peuvent se réunir autour de lui au Ferrol, le 13 juillet, pour décider des mesures à prendre contre le soulèvement des amiraux. Le 14, ils réussissent à établir le contact avec le Conseil des marins du Jaime 1e. A Madrid, Balboa, un sous-officier affecté au Centre de transmissions de la Marine arrête le chef du centre, une des chevilles ouvrières de la conspiration. Par son intermédiaire et celui des radios de chaque bateau, les équipages seront tenus au courant, minute par minute, du déroulement du complot et se tiennent prêts à riposter à leurs commandants.

L’équipage du torpilleur Churruca qui, le 19, avait transporté à Cadix un tabor de Marocains, se soulève le 20 et fusille les officiers. Puis ceux de l’Almirante Valdes et du Sanchez Bercaiztegui les imitent, et, de Melilla, mettent le cap sur Carthagène. A San Fernando, les équipages des deux canonnières et d’un croiseur seront finalement écrasés par l’artillerie côtière et, au Ferrol, l’Almirante Gervera, immobilisé par des réparations, et l’España,sans munitions, sont repris par les rebelles aux marins. Mais ceux du Jaime 1e, informés par radio que leur navire a mis le cap sur Ceuta, se mutinent en pleine mer, puis, maîtres du cuirassé après une bataille sanglante, rejoignent, dans la baie de Tanger, le gros de la flotte, dont l’histoire, en ces quelques jours, a été identique à la leur. Partout commandent des Comités de marins qui, après avoir exécuté la majeure partie des officiers contraignent ceux qui restent à remplir leur service sous leurs ordres. Au lieu d’assurer la liaison et l’arrivée de renforts du Maroc dans la péninsule, les navires de guerre les empêchent d’arriver. L’action des marins, bousculant sérieusement le plan des généraux, apparaît ainsi comme l’un des événements les plus importants des journées du soulèvement [1].

[...] Mais cet équilibre va très vite se rompre, par suite de l’intervention étrangère. Le Portugal est, depuis longtemps, un des centres de la conspiration : c’est, dès les premiers jours, une des bases de l’insurrection. L’hôtel Aviz, à Lisbonne, sert de relais pour les communications téléphoniques entre Burgos et Séville. Les rebelles circulent librement entre l’Espagne et le Portugal et leurs premiers avions allemands auront leur base en territoire portugais, à Caya, à 2 km de la frontière. En revanche, le gouvernement de Salazar livre aux rebelles tous les réfugiés « de gauche ». L’Italie, de son côté, envoie dès la fin du mois les premiers avions promis aux rebelles. Début août, l’Allemagne livre aussi du matériel de guerre, débarqué à Lisbonne. Les flottes allemande et italienne s’efforcent de protéger les passages de troupes maures du Maroc en Espagne, s’interposent entre la flotte républicaine et les transports nationalistes. Junkers et Caproni assurent le premier « pont aérien » qui permet à Queipo d’obtenir la victoire.

Le camp républicain ne reçoit aucune aide comparable. Les premières livraisons d’avions décidées par le ministre de l’Air français provoquent une levée de boucliers : le gouvernement français de Front populaire cède à la pression anglaise et à la campagne de presse déclenchée contre lui. Il interdit le 27 juillet les livraisons d’armes à l’Espagne puis lance l’idée de la « non-intervention », à laquelle adhéreront l’Angleterre et l’URSS. Désormais, seuls les rebelles seront ravitaillés de façon continue et appréciable en armes et munitions, car l’Allemagne et l’Italie, tout en adhérant également au Comité de non-intervention, ne cesseront pas leurs livraisons Le gouvernement espagnol ne fait d’ailleurs rien pour mobiliser à l’étranger l’opinion sympathisante contre la non-intervention. C’est le socialiste de Los Rios, parlant en son nom, qui insistera pour que Léon Blum renonce à démissionner et reste au pouvoir tout en prenant l’initiative de la non-intervention. Le 9 août, le président Giral déclare : « Le gouvernement espagnol ne désire aucune intervention étrangère dans la lutte qu’il mène, qu’elle soit avouée ou secrète, directe ou indirecte, qu’elle favorise l’un ou l’autre camp. »

La République espagnole est désormais isolée, les généraux rebelles bénéficiant d’une véritable conjonction internationale de fait. Sous la pression des menaces de Franco et des réclamations de Rome et de Berlin pour le respect du « statut de Tanger », les gouvernements de Londres et de Paris obtiennent de Giral l’évacuation de la rade de Tanger par la flotte républicaine dans les premiers jours d’août. Le 4, les premiers contingents marocains massifs débarquent à Tarifa. Les communications ne seront désormais plus entravées entre le Maroc et l’Espagne : les nationalistes ne manqueront plus ni de soldats ni de matériel. » [2]

Sources :

Pages 92-94 et 157-158 du livre de BROUE Pierre et TEMIME Emile, La révolution et la guerre d’Espagne, Editions de Minuit 1961. Cet ouvrage est disponible sur le site marxists.org où les passages ci-dessus sont situés au chapitre IV : Pronunciamento et révolution - Echec des militaires : la Flotte, et au chapitre VII : De la révolution à la guerre civile - La rupture de l’ équilibre ;


Bibliographie indicative :

— ALPERT Michael, La guerra civil española en el mar, Critica (Barcelone 1987) 2008 ;

— FERNANDEZ DIAZ Victoria (2009). El exilio de los marinos republicanos. Universidad de Valencia 2009 ;

— KUHN Gabriel, ARTELT - DÄUMIG - HÖLZ - JANNACK - LANDAUER - LIEBKNECHT - LUXEMBURG - MÜHSAM - MÜLLER - SCHNEIDER - PLÄTTNER ... ALLE MACHT DEN RÄTEN ! « Tout le pouvoir aux Conseils ! » - Récits, exhortations et réflexions des acteurs des révolutions d’Allemagne (1918-21), rassemblés et présentés par KG, Les nuits rouges 2014 [voir pages 30 à 60] ;

— LOCHU René, Libertaires, mes compagnons de Brest et d’ailleurs, Digitale, 2003 ;


Sur la toile :

— Luxemburg Rosa, A propos du projet de loi navale. 3 novembre 1899 ... Zur Flottenvorlage, article paru dans la Leipziger Volkszeitung, N° 255, 3 novembre 1899. Gesammelte Werke, Edition 1982, Tome 1/1, P 587 - 588. Traduction et mise en ligne Dominique Villaeys-Poirré, février 2016 ;

— Mutineries de la mer Noire ;

— POPP Lothar (1887 - 1980) ;


Sur notre site :

— BALBOA Lopez ;

— BILAN 45 (Novembre - Décembre 1937), Le droit au soulèvement armé ;

— Cronstadt (28 février - 18 mars 1921) ;

— KÖBIS Alwin (1892 - 1917) ;

— LOEZ André, 14-18 Les refus de la guerre - Une histoire des mutins ;

— MARKINE Nikolaï (1893 - 1918) ;

— REICHPIEZTSCH Max (1894 - 1917) ;

— SACHSE Willy (1896 - 1944) ;

[1] Cf. [le rapport du chargé d’affaires allemand Voelckers en date du 23 septembre 1936 : « La défection de la marine a contrarié une première fois les projets de Franco. Ce fut là un échec d’organisation très grave qui a menacé d’effondrement le plan tout entier, qui a sacrifié inutilement les garnisons des grandes villes qui, en vain, attendaient un ordre l’arme au pied et qui, surtout, a fait perdre un temps précieux. ».

[2] Sur le transport des troupes « africaines », le passage du détroit, lire BENNASSAR Bartolomé, La guerre d’Espagne et ses lendemains, Tempus 2006, pages 93/ 98 et BEEVOR Antony, La guerre d’Espagne, Calmann-Lévy 2006, pages 118, 175 et 576 ...