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BADIOU Alain (1979) : Kampuchea vaincra !
Tribune libre par Alain Badiou, publiée par le journal « Le Monde » du 17/01/1979.
[5 avril 2018] : par eric
Avertissement : il semblerait que ce document si souvent cité soit devenu difficile à trouver sur la toile, alors même que son auteur continu de faire parade de son « communisme » avec beaucoup de complaisance dans les médias. Il va sans dire que la chose ne s’inscrit pour nous en rien dans le projet d’émancipation du prolétariat. Sa présence dans notre section « collections de textes » n’a donc qu’un sens documentaire.

L’invasion du Cambodge par cent vingt mille Vietnamiens avec chars et aviation de bombardement ; l’installation à Phnom-Penh de « dirigeants » tirés des bagages de l’envahisseur : prendre position sur ces faits engage, à notre avis, des questions essentielles.

À supposer que l’inertie l’emporte, qu’aucun courant d’opinion mondial ne se lève dans le scandale et dans l’action, un pas décisif serait fait vers la violation sans détour du droit des peuples à exister, du droit des nations à voir leurs frontières garanties et leur sécurité internationale reconnue. Aller régler les problèmes politiques du voisin à grands coups de division blindées serait désormais chose normale.

Dans ce climat d’acceptation du gangstérisme international, c’est la généralisation de la guerre qui deviendrait inévitable.

L’acquiescement, ou même la seule protestation réticente, devant cet acte de barbarie militariste franc et ouvert, reproduirait la logique munichoise, qui croit différer le péril sur soi en livrant et trahissant les autres, Autrichiens ou Tchèques hier, Khmers aujourd’hui.


Il est tout aussi vital et moralement clair de se lever contre l’actuelle invasion, qu’il l’était de condamner sans détour l’agression américaine de 1970. Les procédés sont les mêmes, aviation et division blindées contre un petit peuple démuni. Les objectifs sont les mêmes : installer dans les villes un pouvoir à la botte de l’étranger. Les résultats seront les mêmes : la guerre populaire de résistance nationale.

D’obscures affaires de sauvages...

Qu’à l’arrière-plan on trouve cette fois les ambitions impériales de la superpuissance soviétique, dont le Vietnam est client, indique seulement la rapidité des changements de conjoncture, et qui, désormais, entend jouer les premiers rôles dans la gendarmerie contre-révolutionnaire mondiale. Ce qui justifie le rappel du précèdent tchécoslovaque, dont du reste, avec un cynisme sans égal, les Vietnamiens se réclament ouvertement. À dix ans d’écart, c’est bien le même processus qui se déploie et s’aggrave.

Ce qui semble paralyser certains devant l’évidence du devoir, c’est la vaste campagne menée depuis trois ans contre le « goulag » cambodgien.


En soi déjà, l’argument est curieux, il revient en somme à dire que puisque les Khmers se sont tant tués entre eux, leur massacre par les chars vietnamiens doit nous laisser froids ! On ne saurait mieux dire que vus de loin, et en Asie, la question nationale, le respect des frontières, l’absolue ignominie qu’est une invasion massive perpétrée de sang-froid ne sont qu’obscures affaires de sauvages.

Contre les deux superpuissances

Sur le fond, nous constatons ceci : pour mieux « expliquer » la violence du processus révolutionnaire au Cambodge, les censeurs dénoncent à qui mieux mieux l’« hyper-nationalisme sectaire », le « refus de l’aide étrangère », le « chauvinisme », dont auraient fait preuve Pol Pot et ses camarades Khmers rouges. On déguise à peine, dans ces propos, qu’il est outrecuidant pour un pays de taille modeste de prétendre échapper à l’allégeance, à la soumission, à l’inclusion dans une aire d’hégémonie.

Il est très vrai qu’en se dressant à la fois contre les Américains et contre les Soviétiques, et en ne cédant rien au voisin puissant qui voulait coûte que coûte les mettre en tutelle, les révolutionnaires cambodgiens ont, les premiers, ouvert la voie à la question de l’indépendance nationale telle qu’elle se pose aujourd’hui : refus de plier devant les hégémonismes, lutte simultanée contre les deux superpuissances.

Outre les tensions accumulées dans les siècles par l’absolue misère du paysan khmer, la simple volonté de compter sur ses propres forces et de n’être vassalisé par personne éclaire bien des aspects, y compris en ce qui concerne la mise à l’ordre du jour de la terreur, de la révolution cambodgienne. Ce n’est pas justifier toutes choses que de remarquer qu’à la lumière du « Blitzkrieg » des envahisseurs vietnamiens, l’évacuation préalable de villes prend un tout autre aspect. D’autres mesures étonnantes, comme l’abolition des échanges monétaires et le passage accéléré au collectivisme n’ont du reste pas d’autre précédent, fût-il très éloigné, que le communisme de guerre dans l’U.R.S.S. des années 18-20. Le bilan de tout cela est à nos propres yeux une question ouverte, et de première importance.

Une troisième guerre de libération

Cependant, il n’est en réalité demandé à personne de prendre position sur ce point. Il n’est pas même demandé d’examiner en conscience à qui sert finalement la formidable campagne anticambodgienne de ces trois dernières années, et si elle n’a pas son principe de réalité dans la tentative en cours de « solution finale ».

Une seule chose compte : se lever contre l’agresseur, et assurer, dans les faits, le peuple cambodgien de notre soutien dans la guerre prolongée de libération — la troisième — à laquelle il se trouve aujourd’hui acculé.