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SOUYRI Pierre (1973) : La « Révolution culturelle » ou le serpent qui se mord la queue
Note de lecture parue dans la revue « Annales », 28e année, 1973, n°4
[2 mars 2019] : par eric

S. Leys [1] a cherché à saisir la vérité de la « Révolution culturelle » au-delà des représentations idéologiques qu’elle a voulu donner d’elle-même. Pour lui, elle n’est en aucune manière un conflit entre une fraction du Parti chinois qui tendait à restaurer le capitalisme et les masses qui se seraient dressées à l’appel de Mao pour briser cette tentative et instituer en Chine la démocratie prolétarienne. Elle n’est qu’un coup d’État préparé de longue main par Mao et qui n’a finalement plongé la Chine dans une violente crise que parce qu’il ne réussissait à triompher qu’avec beaucoup de difficultés.

S. Leys évoque d’abord le drame que vivrait Mao depuis la conquête du pouvoir en 1949. Cet homme vieillissant, dont la prodigieuse ascension s’est déroulée dans un milieu social et culturel archaïque, n’a ni l’expérience, ni la connaissance, ni même les qualités personnelles qui sont nécessaires pour construire et organiser un grand État industriel moderne. Dès 1949, Mao sait que son prestige, sa réputation de chef infaillible et peut-être son pouvoir seront menacés par ceux qui sont bien mieux préparés que lui à diriger la construction économique de la Chine. De là sa méfiance envers l’élite intellectuelle de formation moderne, les spécialistes, les « experts » dont l’industrialisation de la Chine ne peut que renforcer l’influence. L’échec relatif du Ier Plan quinquennal, le flot de critiques qui surgit contre son régime à l’occasion du « Cent-fleurs » le renforcent dans sa méfiance et lui donnent l’occasion de faire prévaloir ses vues sur le développement de la Chine. Bien plus que le savoir des « experts », la technique et la science, c’est la ferveur révolutionnaire des masses, et leur héroïsme dans la bataille de la production qui sortiront la Chine de l’ornière. Mao impose un retour aux méthodes qui avaient autrefois assuré le succès de la lutte révolutionnaire : l’ingéniosité des paysans, les techniques artisanales, le « bricolage » villageois suppléeront au manque d’équipements modernes.

Mais le « grand bond en avant », cette entreprise fantastique visant à imprimer une accélération décisive au développement de l’économie chinoise, en faisant fond sur les types d’activité les plus arriérés, aboutit à un désastre. Du coup, le prestige du « grand timonie  » se trouve durement atteint et dans certains milieux dirigeants — dans l’entourage de Peng Dehuai qui dès l’été 1959 a dénoncé avec une brutale franchise les erreurs de Mao — l’idée se fait jour qu’il faut « démaoïser » le régime comme les Russes ont « déstalinisé ». Mais, très vite, Liu Shaoqui bloque la tentative : l’homme qui a construit l’appareil chinois et en tient la plupart des fils redoute qu’une « démaoïsation » spectaculaire n’aggrave la crise du régime. Peng est désavoué mais sa politique est en fait reprise par Liu qui arrête le « grand bond ». Quant à Mao, il se voit épargner, dans l’intérêt supérieur du régime, une dénonciation publique de ses erreurs et la propagande continue même à vanter ses incomparables mérites, mais on a pris soin de le priver de tout pouvoir effectif. Il n’est plus, dit S. Leys, qu’une « sorte de vieux totem universellement encensé mais parfaitement impuissant dans son immobilité de bois ».

C’est cette situation qui va être remise en question par la « Révolution culturelle ». Non seulement Mao n’accepte pas cette mort politique embaumée qui lui a été imposée, mais il sait que sous la direction de Peng Zhen, le maire de Pékin, s’est organisé un groupe qui prépare sa mise en accusation et qu’il reste menacé de subir de son vivant le sort qui a été réservé à Staline après sa mort. Dès lors, Mao, contraint d’attaquer pour se défendre, met en place le dispositif qui lui permettra de se ressaisir du pouvoir. Ayant conservé le droit, jugé inoffensif, de disserter sur l’idéologie, il commence à développer les principaux thèmes qui serviront à orchestrer la « Révolution culturelle » : lutte contre les intellectuels d’origine bourgeoise, nécessité de former une jeunesse rouge et d’inciter les masses à se rebeller contre les cadres révisionnistes, etc. Surtout il parvient, avec l’aide de Lin Pao, à s’emparer du contrôle d’une partie de l’armée et, à partir de là, il organise tout un ensemble de réseaux parallèles qui poussent leurs ramifications dans les organismes administratifs et économiques du Parti et de l’État. Ainsi, en 1966, tout est prêt pour que l’armée soit à la fois l’instrument essentiel du coup de force maoïste contre le Parti et l’organisme qui se substituera au Parti pour gouverner la Chine.

Pourtant, le coup d’État s’exécute mal et son développement, qui s’étirera sur trois ans, ouvre la voie à une formidable crise. C’est que les forces maoïstes se heurtent à des résistances insurmontables : celle des autorités en place qui ne se laissent pas destituer sans combattre, celle des ouvriers qui déclenchent des grèves, s’organisent et s’arment pour résister aux « gardes rouges » venus « rectifier leurs déviations économistes », celle aussi d’une partie de l’armée, dont Mao et Lin Pao ne sont pas parvenus à s’assurer le contrôle et qui intervient çà et là contre les formations maoïstes pour empêcher les désordres. Du coup, l’état-major de la « Révolution culturelle » est obligé de jeter dans la bataille des forces qu’il contrôle mal. Non plus seulement des contingents de l’armée et des « gardes rouges », mais des organisations de « rebelles » qui surgissent et bientôt prolifèrent en réponse à l’immense campagne antibureaucratique que déclenchent les maoïstes. Jeu dangereux, car les « rebelles » sont entraînés par cette démagogie plus loin que ne le souhaiterait Pékin. Non seulement ils renversent le Parti, amplifient démesurément l’épuration qui parfois tourne au lynchage, mais ils établissent leur propre pouvoir, se mettent à agir de leur propre autorité et prétendent établir des institutions calquées sur celles de la Commune de Paris. Débordés par le mouvement qu’ils ont suscité, les dirigeants maoïstes sont alors contraints de renverser leur politique et de s’allier aux forces qu’ils n’ont pu vaincre pour contenir l’anarchie menaçante. À la fin de l’hiver 1967, l’armée (mais une armée au sein de laquelle un compromis s’est organisé entre les maoïstes et les clans opposés) est promue arbitre de la situation. Intervenant pour mettre un terme aux grèves, brisant les bandes plus ou moins armées qui s’affrontent dans le pays, imposant aux « rebelles » épurateurs et aux épurés déclarés récupérables de coopérer, sous son égide, dans les nouveaux organes du pouvoir, elle apparaît comme l’instrument essentiel de la restauration de l’appareil dirigeant. Quelque temps encore, « gardes rouges » et « rebelles » tentent de résister à la réaction bureaucratique qui va de l’avant. C’est à eux maintenant d’être désavoués, critiqués, et épurés. Lorsqu’en avril 1969 se réunit le IXe Congrès du Parti qui se reconstitue, le processus de normalisation touche à sa fin : quelques mois encore et tandis que les militants les plus actifs de la « Révolution culturelle » seront durement frappés, on verra reparaître à la tête du Parti la plupart des bureaucrates « révisionnistes » qui avaient été destitués. « La révolution culturelle, peut conclure S. Leys, n’est que la révolution d’une roue, comme un serpent qui se mange la queue, elle présente la figure d’un cercle parfait. »

S. Leys a écrit une chronique souvent minutieusement informée sur certains des aspects de la crise chinoise. Il sait restituer l’atmosphère de ruses et d’intrigues sournoises qui empoisonne les régimes bureaucratiques, détecter les réalités qui se cachent derrière les paravents idéologiques, démasquer les manœuvres que dissimulent les querelles doctrinales, montrer les incohérences et l’inauthenticité des accusations forgées contre tel ou tel adversaire à abattre. Pourtant son interprétation des événements n’est pas convaincante, et on n’est pas du tout persuadé qu’il ait identifié les véritables déterminations des antagonismes qui ont déchiré les milieux dirigeants de la Chine. Comment croire en particulier que si Mao avait été réduit à cette impuissance de « fétiche de bois » dont parle S. Leys, il lui ait été possible de mettre en place tout un appareil de coups d’État sans que ses adversaires s’en aperçoivent ? C’est prêter aux dirigeants du Parti chinois une bien singulière sottise. La « Révolution culturelle » d’ailleurs ne peut pas être réduite à une tragédie de palais. Si c’était seulement le sort de Mao qui était en question on voit mal comment celui-ci serait parvenu à déclencher un mouvement de masse aussi ample pour soutenir son ambition. À en croire S. Leys, presque toute la Chine sait que le maoïsme est devenu une idéologie aberrante. Mais personne n’ose le dire, pas même ceux qui vont être victimes de la « Révolution culturelle » et des centaines de milliers d’hommes entrent en lutte pour faire triompher l’aberration d’un seul. Sans doute cet homme a-t-il été transfiguré par la propagande et élevé au rang d’une figure quasi surnaturelle. Mais encore aurait-il fallu essayer d’expliquer par quels mécanismes psychologiques le culte du despote peut s’enraciner aussi profondément dans une nation tout entière et déterminer cette extraordinaire irrationalité des comportements que suppose l’explication que S. Leys a donnée de la « Révolution culturelle ». À moins que cette irrationalité ne tienne qu’aux interprétations insuffisantes et probablement erronées de S. Leys.


Source :

SOUYRI Pierre, « Simon Leys, Les habits neufs du Président Mao », in Annales. Économies, sociétés, civilisations., 28e année, N. 4, 1973. p. 929-931 ;

[1] Simon Leys, Les habits neufs du Président Mao, Paris, Éditions Champ Libre, 1971, 314 p.