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MARX Karl (1859) : Avant-propos à la Critique de l’économie politique
Traduction de Guillaume Fondu et Jean Quétier, Éditions Sociales, 2014
[26 mars 2019] : par eric

Note : Nous reproduisons ci-dessous la traduction par Guillaume Fondu et Jean Quétier de l’Avant-propos à la Critique de l’économie politique (1859), parue aux Éditions Sociales (2014), p. 61-65, sans ses indications de traduction, notes explicatives ou références bibliographiques. Nous encourageons donc le lecteur à se reporter avec profit à cette édition de référence pour ces compléments et le corps du texte proprement dit.


J’examine le système de l’économie bourgeoise dans l’ordre suivant : capital, propriété foncière, travail salarié ; État, commerce extérieur, marché mondial. Sous les trois premières rubriques, j’étudie les conditions économiques de la vie des trois grandes classes en lesquelles se scinde la société civile bourgeoise moderne ; 1 ensemble des relations qui lient les trois autres rubriques saute aux yeux. La première section du livre Un, qui traite du capital, se compose des chapitres suivants : 1) la marchandise ; 2) l’argent, ou circulation simple ; 3) le capital en général. Les deux premiers chapitres forment le contenu du présent fascicule. J’ai devant moi l’ensemble des matériaux, sous la forme de monographies, que j’ai couchées sur papier à des périodes éloignées les unes des autres pour y voir moi-même plus clair, non pour l’impression, et dont le travail de mise en relation au sein d’un ensemble cohérent, selon le plan indiqué, dépendra des circonstances extérieures.

Je laisse de côté une introduction générale que j’avais ébauchée [1], parce qu’à y réfléchir de plus près, il me semble toujours fâcheux d’anticiper sur des résultats devant être prouvés, et le lecteur qui voudra bien me suivre devra se décider à s’élever du singulier à l’universel. Par contre, il me semble que c’est ici le lieu pour quelques indications concernant le déroulement de mes propres études d’économie politique.

Ma discipline de spécialité était la jurisprudence, mais je ne m’y consacrai que comme à une discipline subalterne à côté de la philosophie et de l’histoire. Durant l’année 1842-1843, en tant que rédacteur de la Gazette rhénane, je me trouvai pour la première fois dans l’obligation embarrassante de dire mon mot sur ce qu’on appelle des intérêts matériels. Les délibérations de la Diète rhénane sur les vols de bois et la parcellisation de la propriété foncière, la polémique officielle que M. von Schaper, alors président de la province rhénane, engagea avec la Gazette rhénane sur la situation des paysans mosellans, et enfin les débats sur le libre-échange et le protectionnisme, me donnèrent les premières occasions de m’occuper de questions économiques. D’autre part, à cette époque où la bonne volonté d’« aller de l’avant » remplaçait très souvent la compétence, s’était fait entendre dans la Gazette rhénane un écho légèrement teinté de philosophie du socialisme et du communisme français. Je me prononçai contre cet amateurisme mais avouai en même temps plus ou moins explicitement, dans une controverse avec l’Allgemeine Augsbürger Zeitung, que mes études ne me permettaient pas jusque-là de porter moi-même le moindre jugement sur le contenu de ces courants français. Je profitai bien plutôt des illusions des gérants de la Gazette rhénane, qui croyaient pouvoir faire annuler, par une attitude plus conciliante, l’arrêt de mort prononcée contre elle, pour me retirer hors de la scène publique, dans mon cabinet de travail.

Le premier travail que j’entrepris pour dissiper les doutes qui m’assaillaient fut une révision critique de la philosophie du droit de Hegel, un travail dont l’introduction parut dans les Annales franco-allemandes éditées à Paris en 1844. Ma recherche aboutit au résultat suivant : les rapports juridiques pas plus que les formes étatiques ne doivent être saisis par eux-mêmes, ni par ce qu’on nomme le développement général de l’esprit humain, mais trouvent au contraire leur racine dans les rapports matériels qui conditionnent la vie et dont Hegel résume l’ensemble, à la suite des Anglais et des Français du XVIIIe siècle, sous le nom de « société civile bourgeoise », et l’anatomie de cette société civile bourgeoise doit être cherchée dans l’économie politique. Cette recherche que j’avais commencée à Paris, je la poursuivis à Bruxelles, où j’avais émigré à la suite d’un arrêté d’expulsion de M. Guizot. Le résultat général auquel je parvins, et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut être brièvement formulé ainsi : dans la production sociale de leur vie, les hommes entrent dans des rapports déterminés, nécessaires et indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un stade de développement de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être mais inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production présents, ou ce qui n’en est qu’une expression juridique, les rapports de propriété, à l’intérieur desquels elles s’étaient mues jusque-là. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports se changent en chaînes pour ces dernières. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Avec la transformation de la base économique fondamentale se trouve bouleversée plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. Quand on examine de tels bouleversements, il fout toujours distinguer le bouleversement matériel des conditions de production économiques, que l’on peut constater aussi rigoureusement que dans les sciences de la nature, des formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref des formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent à terme. Pas plus qu’on ne peut juger de ce qu’est un individu d’après l’image qu’il a de lui-même, on ne peut juger d’une telle époque de bouleversement d’après sa conscience ; il faut bien plutôt expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit existant entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que ne soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, et jamais de nouveaux rapports de production supérieurs ne la remplacent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports n’aient éclos au sein même de l’ancienne société. L’humanité ne s’assigne donc jamais que des tâches qu’elle peut résoudre car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que la tâche ne naît elle-même que là où sont déjà présents soit les conditions matérielles de sa résolution, soit au moins le processus de leur devenir. À grands traits, on peut désigner comme époques progressives de la formation économique de la société les modes de production asiatique, antique, féodal et le mode de production bourgeois moderne. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagoniste du processus social de production, antagoniste non au sens d’un antagonisme individuel, mais au sens d’un antagonisme issu des conditions de vie sociales des individus ; cependant, les forces productives qui se développent au sein de la société civile bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles de la résolution de cet antagonisme. Avec cette formation sociale, c’est la préhistoire de la société humaine qui s’achève.

Friedrich Engels, avec qui, depuis la parution (dans les Annales franco-allemandes) de son esquisse géniale d’une critique des catégories économiques [2], j’entretenais par écrit un échange d’idées constant, était parvenu par une autre voie (voir sa Situation des classes laborieuses en Angleterre) au même résultat que moi, et, lorsqu’il s’installa à Bruxelles au printemps 1845, nous décidâmes de travailler ensemble à dégager l’opposition entre notre manière de voir et celle, idéologique, de la philosophie allemande ; c’est-à-dire en fait de régler nos comptes avec notre ancienne conscience philosophique. La réalisation de ce dessein prit la forme d’une critique de la philosophie post-hégélienne. Le manuscrit [3], deux épais volumes in-octavo, était depuis longtemps parvenu à l’éditeur lorsque nous apprîmes qu’un changement de circonstance n’en permettait plus l’impression. Nous abandonnâmes d’autant plus volontiers le manuscrit à la critique rongeuse des souris que nous avions atteint notre but principal, voir clair en nous-mêmes. Parmi les travaux épars dans lesquels nous avons à l’époque exposé au public nos vues sur tel ou tel point, je ne mentionnerai que le Manifeste du Parti communiste rédigé en commun avec Engels et un Discours sur le libre-échange, publié par moi. Les points décisifs de notre manière de voir furent esquissés pour la première fois scientifiquement, quoique de manière exclusivement polémique, dans mon écrit paru en 1847 et dirigé contre Proudhon : Misère de la philosophie, etc. Un traité rédigé en allemand sur le Travail salarié, rassemblant les conférences que j’avais faites sur le sujet à l’Association des travailleurs allemands de Bruxelles, vit son impression interrompue par la révolution de Février et par mon départ forcé de Belgique qui en résulta.

La publication de la Nouvelle Gazette rhénane en 1848 et 1849 et les événements survenus ensuite interrompirent mes études économiques, que je ne pus reprendre qu’en 1850 à Londres. L’énorme matériau concernant l’histoire de l’économie politique qui se trouve amassé au British Museum, le point de vue favorable qu’offre Londres pour l’observation de la société civile bourgeoise et enfin le nouveau stade de développement dans lequel celle-ci semblait entrer avec la découverte de l’or californien et australien me déterminèrent à tout recommencer depuis le début et à travailler à fond et d’un point de vue critique ce nouveau matériau. Je fus amené, en partie par ces études elles-mêmes, à m’attarder plus ou moins longuement sur des disciplines apparemment très éloignées de mon propos. Mais le temps qui m’était offert fut surtout réduit par la nécessité impérieuse d’une activité rémunérée. Ma collaboration, qui dure maintenant depuis huit ans, au New York Tribune, le premier journal anglo-américain, rendit nécessaire, puisque je ne m’occupe de journalisme proprement dit qu’à titre exceptionnel, un éparpillement extraordinaire de mes études. Les articles sur les événements économiques qui marquèrent l’Angleterre et le continent formaient alors une partie si considérable de mes contributions que je fus contraint de me familiariser avec des détails pratiques qui sortent du domaine proprement scientifique de l’économie politique.

Cette esquisse du déroulement de mes études dans le domaine de l’économie politique vise simplement à prouver que mes vues, quelles que soient par ailleurs la manière dont on les juge et leur faible concordance avec les préjugés intéressés des classes dominantes, sont le résultat de longues et consciencieuses recherches. Et à l’entrée de la science comme à l’entrée de l’enfer s’impose cette exigence

Qui si convien lasciare ogni sospetto
Ogni viltà convien che qui sia morta
 [4].

Londres, janvier 1859.
Karl Marx.

[1] Marx fait ici référence à ce qu’on appelle habituellement l’Introduction de 1857.

[2] Marx fait ici référence au texte d’Engels, Esquisse d’une critique de l’économie politique.

[3] Marx fait ici référence à L’Idéologie allemande, écrite avec Engels en 1845-1846.

[4] « Il faut qu’ici soit banni tout soupçon, / qu’ici la moindre lâcheté soit morte. » Dante, La Divine Comédie, « Enfer », chant III.