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JANOVER Louis (1985) : Lire Spartacus
Brochure prévue pour les éditions Spartacus
[31 décembre 2006] : par eric
Texte introductif à la parution d’un catalogue thématique des éditions Spartacus de 1985. Il va sans dire que le collectif Smolny se reconnaît dans bon nombre des caractérisations que ce texte donne de Spartacus : une édition en dehors des modes, sans souci de rentabilité, dégagée des velléités de l’intelligentsia dite de « gauche » fût-elle « radicale » ou « alternative » dirions-nous maintenant, et qui veut par la publication de textes riches de sens pour aujourd’hui, préserver et transmettre les acquis historiques du prolétariat en éclairant ce que furent ses combats.

Qui est Spartacus ? Si l’on posait cette question à des personnes prises au hasard, certaines d’entre elles évoqueraient sans doute en réponse la figure du gladiateur romain, chef de la plus grande des révoltes serviles. Un tout petit nombre rappellerait qu’il a existé en Allemagne un mouvement révolutionnaire, la Ligue Spartakus, qui au lendemain de la Première Guerre mondiale, prit la tête d’une insurrection, vite noyée dans le sang par les dirigeants sociaux-démocrates, « en pleine conformité de vue avec le Grand-État-Major ». Mais il y a gros à parier que nul ne saurait que ce nom est celui d’une maison d’édition « pas comme les autres » qui, depuis maintenant cinquante ans, nourrit tout un courant de pensée critique sans guère éveiller d’échos dans le milieu des chercheurs spécialistes es sciences sociales. Or, pour ce qui est d’une « mémoire ouvrière » liée à la théorie et à l’histoire du mouvement révolutionnaire, aucune autre maison d’édition ne peut soutenir la comparaison. Quelle est la raison de ce paradoxe. Cet « effacement » n’est pas, en effet, le fruit d’un hasard. En diffusant dès son origine tous les auteurs « maudits » mis sous le boisseau à l’époque où le terrorisme stalinien imposait sa vision du communisme, écrivant et réécrivant l’histoire du mouvement ouvrier, Spartacus se condamnait d’emblée à ne toucher qu’un public restreint.

D’où vient Spartacus ?

Il est parfois de bon ton, dans les derniers carrés « gauchistes », de critiquer les orientations dites social-démocrates qui furent les siennes à ses débuts. Encore convient-il de préciser qu’il s’agissait d’une expression de la gauche radicale de la SFIO ; et de ne pas oublier que cette tendance était en quelque sorte une « réponse » à la pression que le stalinisme exerçait sur tous les milieux socialistes révolutionnaires qui cherchaient désespérément un point d’appui théorique et pratique pour lui résister. Que des militants issus d’une certaine tradition de luttes ouvrières aient cru pouvoir trouver cet espace de liberté à l’intérieur des organisations traditionnelles n’a rien de particulièrement surprenant !

Mise en hibernation une dizaine d’années avant mai 1968, la maison d’édition sortira de son sommeil à la faveur de ces évènements, toujours sous l’impulsion de son directeur, René Lefeuvre, épaulé par les animateurs de la librairie « La Vieille Taupe ». Elle connaîtra même alors un certain succès. Dans leur lutte pour conquérir l’hégémonie culturelle et politique face à la bourgeoisie et au PC, les élites radicales de la petite-bourgeoisie intellectuelle, en révolte contre le « pouvoir » politique « de droite », n’ont pas hésité à puiser une partie de leurs idées critiques dans les écrits des courants anarchistes - qui concentrent leurs attaques sur l’État - et dans l’oeuvre des marxistes révolutionnaires se réclamant de la tradition du socialisme des conseils. Ainsi sera produite, par amalgame et réajustements successifs, en fonction des besoins stratégiques du moment, une théorie de l’autogestion qui se voulait porteuse d’un projet « alternatif » entre le capitalisme privé et le « communisme totalitaire ». La conquête de l’ État par ses représentants politiques, l’élargissement de son assise sociale et l’affaiblissement de son concurrent redouté, le PCF, dispenseront progressivement la nouvelle petite-bourgeoisie intellectuelle et technicienne de toute référence à une critique révolutionnaire de l’ordre établi. Celle-ci ne la renvoie-t-elle pas à sa place dans la division capitaliste du travail ? Ne constitue-t-elle pas un danger pour une société dont les élites ont investi les sommets à défaut de vouloir et de pouvoir en changer la base ? Quant au désenchantement des agents subalternes de cette classe, déçus dans leur espoir de changement, il sera générateur d’un repli sur soi propice à la consommation culturelle d’un passé mort, hostile en revanche à une réflexion sur l’histoire sociale vivante, donc sur leur statut actuel et leur avenir. L’histoire, pour quoi faire, dès lors qu’il n’est plus question de faire l’histoire, mais d’obéir à ceux qui la font et à ce qui la fait ? Interrogés un instant par les membres les plus radicaux de l’intelligentsia de gauche, les principaux auteurs que Spartacus avait en catalogue retomberont dans l’oubli aussi vite qu’ils en étaient sortis. Spartacus retrouvera son espace militant et sa fonction naturelle : préserver et transmettre l’acquis culturel d’un courant socialiste libertaire ; éclairer la nature et la finalité des luttes ouvrières, afin de montrer que, loin d’en être l’aboutissement et le modèle, le bolchevisme, de tradition jacobine et autoritaire, s’est fondu dans le processus contre-révolutionnaire qui se développait alors à l’échelle mondiale.

Spartacus dans l’histoire

Il est vrai, il n’est question aujourd’hui que de « réhabiliter » l’enseignement de l’histoire. Mais ce n’est certes pas de n’importe quelle histoire qu’il s’agit ; et surtout pas de celle qui revit, titre après titre, dans les publications Spartacus. Il y a peu d’espoir de voir les idéologues de la néo-social-démocratie déployer beaucoup d’efforts pour mettre en lumière, par exemple, les conditions qui ont permis à Hitler de prendre le pouvoir : l’étude de cette histoire risquerait de faire apparaître au grand jour les responsabilités de la social-démocratie allemande et de ses chefs dans l’écrasement de la Commune de Berlin et de la révolution allemande par une soldatesque que le IIIe Reich totalitaire enrôlera ensuite sous ses bannières pour la défense de l’Occident contre le bolchevisme ? Il n’est pas davantage question de réveiller les mémoires en éclairant le sens des combats grâce auxquels la classe ouvrière a réussi à améliorer ses conditions de vie et de travail, sans réussir toutefois à rompre la « chaîne dorée » qui la rive au capital et à ses maître. L’histoire du prolétariat industriel n’est utile aujourd’hui, aux yeux de cette nouvelle petite-bourgeoisie intellectuelle, que pour mieux faire ressortir, sur le fond d’horreur de la condition ouvrière du xixe siècle, les progrès obtenus qui justifieraient l’abandon des formes de résistances pratiquées par le passé. Cette histoire-là appartiendrait définitivement à... l’Histoire et relèverait automatiquement de l’exposition et du musée. Le musée n’est-il pas le seul espace de liberté où la bourgeoisie consente à honorer, de concert avec la nouvelle intelligentsia conservatrice, les vertus de la classe ouvrière ? Le Musée du xixe siècle, dit d’Orsay, présentera donc aux travailleurs curieux ce qu’ils doivent connaître de leur passé. Pour le présent, il leur suffit d’accepter docilement les plans de restructuration industrielle que leurs « amis du gouvernement » concoctent dans le silence des cabinets ministériels ; bref, de se faire hara-kiri sur l’autel de la modernisation du capital, toute velléité de résistance relevant de la défense égoïste de privilèges catégoriels. Ne sont-ils pas d’ailleurs devenus eux-mêmes des « archaïsmes », en attendant que leurs enfants subissent le même sort ? Il est de la nature de la « modernité » de se définir sans cesse par rapport à un nouvel « archaïsme » puisqu’il est de la nature du capital de « bouleverser constamment les instruments de production, donc les rapports de production, donc l’ensemble des conditions sociales » et des institutions, les nouveaux emplois d’aujourd’hui feront donc les « nouveaux chômeurs » de demain. Quant aux procédés, ils n’ont guère changé depuis un siècle. « Pour les économistes philanthropes, écrivait Marx en 1847, l’éducation signifie réellement une seule chose : faire que chaque ouvrier apprenne à exercer le plus d’activités possibles, afin que, si l’emploi de nouvelles machines ou une division du travail nouvelle le chassent d’une branche, il puisse se reclasser sans mal dans une autre ». Il est pourtant une différence de taille avec la situation actuelle : nos philanthropes « socialistes » trouvent moins coûteux de mettre au rencart les ouvriers « usés » plutôt que d’opérer des reclassements difficiles.

Pourquoi Spartacus ?

Dans cette conjoncture, alors que les principales conquêtes ouvrières se trouvent menacées et que le conformisme dit « de gauche » paralyse toute pensée critique, les éditions Spartacus s’apprêtent à fêter leur cinquantième anniversaire. Cette commémoration sera donc elle-même un combat, l’occasion de répéter que seule la mise en oeuvre du projet de transformation sociale que dessine, sur la base de l’expérience des luttes ouvrières, l’ensemble des écrits publiés par Spartacus peut permettre à la société de sortir de la crise dans laquelle la plonge en permanence un système socio-économique fondé sur la division en classes antagonistes, l’exploitation en vue de la production et de la réalisation du profit, la concurrence, l’organisation hiérarchique des tâches et des fonctions. Jaurès ne disait-il pas : « Ce n’est pas la force de la révolution qui a abouti aux déchaînements des guerres, c’est la faiblesse de la révolution » ? Ajoutons à la guerre, qui n’en est qu’une manifestation, toutes les autres formes que prend la barbarie impérialiste, à l’Ouest comme à l’Est, et cet avertissement sera plus que jamais d’actualité.

C’est pour inciter à une réflexion en profondeur sur ces problèmes et préparer la résistance à la guerre, que les éditions Spartacus sont fondées en 1934, au moment même où le nazisme parachève en Allemagne le travail de la contre-révolution qui a conduit à la Seconde Guerre mondiale. Et c’est toujours dans une telle perspective militante qu’elles poursuivent depuis cinquante ans un irremplaçable travail de défrichement et de mise au jour théoriques. Elles ont permis à toutes les tendances non officielles du mouvement ouvrier de faire entendre leur voix, souvent « prémonitoire ». Tant que « la révolution » était un créneau éditorial parmi d’autres, il ne manquait pas de maisons d’éditions ayant pignon sur rue pour l’occuper. Aujourd’hui, où elle « n’intéresse » plus personne, la curiosité intellectuelle semble dans ce domaine les avoir désertés. « Idéologue collectif » au service du « capital global », l’intelligentsia de gauche ne conçoit désormais le pluralisme des opinions que comme variations infinies sur un thème unique : le « soutien idéologique du statu quo » (P. Mattick). Ainsi, la mort de l’un des principaux représentants du socialisme des conseils, en février 1981, à la veille de l’avènement en France d’un pouvoir « socialiste », est-elle passée inaperçue dans les milieux naguère désireux d’exploiter commercialement de tels auteurs. Ce sont les éditions Spartacus qui prendront l’initiative de publier un recueil d’articles de Paul Mattick, enrichi d’une précieuse notice biographique et des indispensables repères bibliographiques. Dernier exemple en date de la fonction particulière remplie par un éditeur qui fait passer avant tout autre souci celui de maintenir vivante une certaine tradition révolutionnaire.

Les auteurs réunis par Spartacus ont tous contribué d’une manière décisive à la critique de la contre-révolution bureaucratique. Ils ont montré, sans quitter le terrain de l’analyse des rapports de production en Russie et de la structure de classes des pays du « socialisme réel », que le nouveau système d’exploitation repose sur le même socle que le socialisme privé. Ce sont des méthodes d’encadrement de la force de travail et d’organisation du rapport capital-travail salarié qui rendent compte des différences dans le système de domination politique nécessaire pour assurer l’extorsion de la plus-value. Cette critique est aujourd’hui pour l’essentiel achevée. Elle n’est en rien comparable à la lutte menée contre le « totalitarisme », qui mobilise désormais une armée de scribes, historiens et sociologues spécialistes du PCF et de la « sovietologie ». Leurs recherches ont pour objectif implicite, sinon avoué, la défense de l’idéologie du monde dit libre face à la propagande marxiste-léniniste. Ils ont emprunté aux premières remises en cause radicale du « stalinisme » les seules idées « originales » qu’ils exploitent, mais en les détachant de l’intention révolutionnaire qui a présidé à leur élaboration.

Devant l’urgence pour le mouvement ouvrier de percer le secret du « mensonge déconcertant » (Ciliga), il était logique de privilégier pour un temps la publication d’écrits sur la Russie post-révolutionnaire. Spartacus ’a jamais abandonné pour autant la critique de l’ordre établi ici et des procédures « démocratiques » qui président à la mise en valeur du capital. Orientation fondamentale, qui fait toute l’originalité de sa démarche et permet aux ouvrages alors rassemblés de conserver leur caractère d’actualité. Car loin d’avoir été rattrapé par l’histoire, comme les critiques du léninisme toujours en retard d’une contre-révolution ou ces intellectuels « antitotalitaires » plus pressés de dénoncer l’ancien mal - dont nul ne prend la défense - que les responsabilités dans la situation présente, Spartacus rend compte de ce qui est au coeur de notre réalité sociale : au terme de leur évolution, les économies nationales des deux systèmes ne sont plus aujourd’hui que des maillons dans une division capitaliste du travail internationale où les pays de l’Est jouent souvent le rôle de réservoir de main-d’oeuvre à bon marché.

Spartacus au présent

Voilà pourquoi Spartacus, qui s’est toujours situé résolument en dehors des « modes », fussent-elles gauchistes, et qui n’a jamais fait de la rentabilité son critère de sélection, est restée invariablement au service de la cause qui était la sienne au départ : contribuer à la compréhension critique du monde dans lequel nous vivons en vue d’aider ceux qui en sont les principales victimes à le transformer. Cette fidélité à l’esprit du communisme libertaire et l’auto-émancipation ouvrière non seulement n’a jamais desservi la qualité du travail d’édition ; elle a plutôt été garante de sa fécondité. En témoigne la richesse d’un catalogue où Marx, Pannekoek, Rosa Luxemburg, Korsch, Mattick, Rühle, Victor Serge, Ciliga, Guérin, pour ne citer que quelques « célébrités », côtoient d’autres militants animés du même idéal révolutionnaire dans un débat contradictoire toujours centré sur des problèmes d’une brûlante actualité. Spartacus est cette structure d’accueil qui fait vivre toutes ces oeuvres au présent et les porte vers l’avenir ? Preuve que l’engagement politique ne mène pas fatalement sur les chemins de traverse sur lesquels se sont égarés, vers le succès, tant d’intellectuels, mais que tout dépend de la cause embrassée, qui est inséparable des moyens utilisés pour la défendre.

Le Catalogue analytique publié (une première fois) en 1982 par le collectif des Amis de Spartacus est, mieux qu’un plaidoyer pro domo, une véritable leçon de choses : il montre que c’est seulement en se plaçant du point de vue de la classe exploitée, tant par les régimes du socialisme réellement inexistant que par ceux du capitalisme réel, qu’il est possible de résister à la pression des idéologies dominantes. URSS 1917-1921, Allemagne 1918-1919, Hongrie 1956, etc., « les textes publiés par Spartacus prouvent qu’à toutes les époques de la mythologie bolchevique, il était possible d’analyser, de savoir, de voir clairement », de comprendre par exemple, que dans l’Espagne de 1936, « sous couvert de lutte “anti-fasciste”, qui décidément a bon dos, c’était la révolution sociale que les lénino-staliniens alliés à la bourgeoisie assassinaient ». A ce titre, les éditions Spartacus « furent, elles aussi, un moment non négligeable de la lutte contre le refoulement de l’histoire et de l’analyse (...). Dire cela, c’est reconnaître notre dette à l’égard de celui qui, depuis 1933, a incarné les éditions Spartacus : Réné Lefeuvre, leur fondateur et animateur tenace ».

Louis Janover