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GAUVRIT Philippe ( 1948 - 2003 )
Militant communiste français
[12 février 2007] : par hempel

Philippe Gauvrit est né le 27 août 1948. C’est un enfant de la guerre. Son père était vendéen, sa mère autrichienne, rescapée du camp de Ravensbrück : elle avait été arrachée de la ferme où elle travaillait en Autriche à cause d’une dénonciation d’un membre du parti fasciste qui l’accusait de « communisme », cette brave femme n’ayant jamais rien fait d’autre que de dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas dans cette campagne autrichienne. Libérée juste avant la fin des hostilités, elle rencontre son futur mari qui est prisonnier de guerre dans la ferme où elle a repris son travail et elle décide de venir en France à la Libération. De cette union naîtra Philippe. Il passe sa petite enfance à Nanterre, dans un quartier misérable appelé à devenir célèbre (lieu de la bien connue Université banlieusarde en mai 1968 : « La Folie »). C’est au cœur de la banlieue « rouge » qu’il va passer la fin de son enfance et son adolescence, à Tremblay-lès-Gonesse (Tremblay-en-France, 93, aujourd’hui). Vivant dans un pavillon misérable (la famille n’aura pas de toilette, ni même d’évacuation d’eaux usées avant la fin des années 60), le père est cheminot et la maman élève lapins, poules et chèvres, vendant le lait et les œufs pour améliorer l’ordinaire ce qui n’empêche pas l’épicier du coin de tenir son ardoise de crédit vers la fin du mois... comme c’était le cas pour bon nombre de familles ouvrières à l’époque, et ce qui revient aujourd’hui... Le seul « luxe » de Philippe, c’est qu’il est fils unique et totalement libre de faire ce qu’il veut : on ne l’empêche pas d’écouter la radio ni de lire les journaux, choses auxquelles il passe la majorité de ses loisirs. Cet éveil social exceptionnel dans ce milieu ainsi que le caractère atypique de sa famille avec une maman « autrichienne », ce qui était suspect à l’époque, va l’amener progressivement à trouver dans le parti communiste français (organisation omniprésente et puissante dans la banlieue parisienne) un début de réponse aux questions qu’il se pose et il y trouve aussi des camarades, les frères et sœurs qu’il n’a pas. Il rentre aux « Jeunesses Communistes », puis au Parti dont il ira à l’école place du Colonel Fabien. Le 1er mai 1968, il part non pas sur les barricades... mais au service militaire qu’il fera dans la Marine, non sans avoir quelques petits accrocs avec les autorités à cause de ses lectures. Là il rencontre un trotskyste qui semble lui avoir ouvert les yeux sur le véritable rôle du P.C.. A son retour, il est pressenti par le parti pour être conseiller municipal. Il refuse et quitte le PCF en 1971. En 1972, il rejoint l’Organisation Communiste Libertaire animée par Daniel Guérin, d’abord à Paris, puis à Nantes où il se rapproche de situationnistes ayant participé au Conseil de Nantes en 1968 et est intéressé par leur défense du conseillisme et la critique du milieu étudiant ainsi que par leur analyse de la marchandise et de l’aliénation. Il s’oriente ensuite vers de petits groupes plus structurés qui se réclament peu ou prou de l’expérience de la Gauche Communiste d’Italie, toujours accumulant le matériel théorique (livres, brochures) nécessaire à la compréhension des situations.

De retour à Paris, il se rapproche d’une organisation récente en France, le Courant Communiste International (Révolution Internationale) dans lequel il militera près de deux ans. Puis, à la suite d’une scission avec d’autres camarades, il quitte cette organisation sur des questions de principe (l’invariance du programme communiste : parti-organe de la classe, dictature prolétarienne, terreur révolutionnaire), questions qui avaient été mises au débat au sein du CCI ! Sort alors en 1978 un numéro unique d’une revue intitulée « Vers le Parti de Classe » qui consigne ces questions de principe. C’est dans cette continuité, dans cette « logique », qu’il rejoint naturellement en 1980 le « Groupe Communiste Mondial » (1974-1986) qui défend déjà les mêmes conceptions. Il démissionne de ce groupe en 1986 à la suite d’une divergence fondamentale concernant le maintien de la prévision de la révolution faite par la Gauche (Bordiga) pour 1975. Pour le Groupe Communiste Mondial, cette prévision reste valable sur le fond... Philippe et d’autres camarades dénoncent cette analyse comme éminemment fausse car ne pouvant plus servir d’assise pour l’activité d’un groupe communiste.

Cet itinéraire montre le cheminement d’un camarade qui, depuis 1977, n’a pas cessé de se battre pour la reformation du parti communiste - un véritable parti révolutionnaire et non pas un quelconque bâtard du stalinisme ou du trotskysme - sur les bases de ce qui est nommé de façon personnalisée et abusive le courant « bordiguiste ». Il considérait que les six premiers numéros de la revue Invariance furent les jalons fondamentaux posant le rôle du prolétariat moderne inséparable de la résurgence d’un parti de principes.

Depuis 1987, Philippe s’était attaché à un travail de réflexion critique, de bilan historique, par des liens épistolaires maintenus et des rencontres avec plusieurs camarades face à notre époque encore dominée selon lui par la pire des contre-révolutions. Farouche opposant à la notion idéaliste de « décadence » (défendue surtout par le CCI), il analysait un constant rajeunissement du Capital, tout en soulignant que les contradictions de ce système barbare le mènent naturellement à la guerre impérialiste, que seul le prolétariat mondial organisé en parti communiste, peut empêcher. Il escomptait de la crise catastrophique à venir prévue par le marxisme un réalignement radical du front de classe : le prolétariat, à la faveur du chaos économique, se réapproprie sa mission historique et, s’organisant en parti communiste mondial, porte le coup fatal à la vieille société, libérant ainsi les forces productives étouffées par le mode d’appropriation privé du capitalisme.

Deux aspects distinguent Philippe : il n’était pas ouvriériste, il n’était pas académiste. C’était un combattant, un lutteur. Il se considérait avant tout comme communiste et ne se plaignait pas de sa condition d’ouvrier d’une manière geignarde. Il s’inscrivait dans une perspective qui dépassait la misérable condition dans laquelle l’avait « rangé l’état civil ». Présent dans toutes les luttes sociales, notamment en Vendée et en Loire-Atlantique dans la lutte des chômeurs, mais aussi intervenant en tant que communiste internationaliste partout où il le pouvait, sa profonde connaissance du mouvement ouvrier et sa passion révolutionnaire faisaient qu’il ne passait pas inaperçu, tantôt écouté, tantôt haï et violemment combattu... notamment par les opportunistes de tous bords dont il savait particulièrement bien détecter les méthodes sous leurs airs radicaux. Il détestait par dessus tout l’individualisme petit-bourgeois et les adeptes de l’introspection, ces parasites sociaux qui ne vivent que pour la défense de leurs privilèges. Avec ceux-là, il allait toujours à l’essentiel et savait particulièrement bien toucher là où ça fait mal, avec une belle intransigeance non dépourvue de fantaisie parfois. Les intellectuels l’admiraient à la façon un peu méprisante dont on admire un « autodidacte » sans savoir que d’autodidacte il n’avait rien, mais qu’il était simplement un des produits de l’effort de réappropriation de son histoire par le prolétariat à travers des générations de militants communistes. Le doute n’a évidemment pas de prise sur des individualités construites ainsi et c’est ce qui insupporte particulièrement l’élément petit-bourgeois comme Marx l’a remarquablement exprimé à maintes reprises (contre Proudhon notamment).

Sensible aux analyses approfondies de Bordiga (mais non pas « bordiguiste »), il défendit toujours la nécessité du « parti invariant », mais il n’était pas un sectaire. Il était de cette espèce rare de prolétaires à une époque où l’élément petit-bourgeois tenait encore le haut du pavé. Les petits-bourgeois se sont tous couchés mais lui est resté fidèle à ses convictions de la maturité.

Quelle était sa vie ? Elle fut complètement consacrée à la lutte. Son discours était rarement du domaine du privé, en tout cas jamais en société. Tous ses moments de « liberté » étaient consacrés à la lecture ou à l’information, à la lutte et à la réflexion. Bien que la vie ne fut pas facile pour lui qui connut tous les « vilains métiers », il consacrait le temps que le salariat lui laissait à sa passion : la lutte pour l’émancipation humaine et la destruction du capitalisme, celle-ci non pas comme un beau rêve, mais comme une réalité à laquelle il tendait de tout son être. Il voulait participer à cela, sensiblement, tangiblement. La « vie » ne l’aura pas permis. C’est dans une société de collaboration de classes inouïe que Philippe a quitté ce monde, sans même pouvoir distinguer les prémisses tant souhaitées de la reformation de l’organisme prolétarien. Il n’avait pas 55 ans et il disait qu’il s’accrochait encore un peu au boulot et qu’ensuite il aurait tout son temps pour la lutte... Ah, elle est belle la retraite aux flambeaux !

Philippe est mort dans la même condition sociale que lors de sa naissance - et relativement à la richesse accumulée socialement depuis cinquante ans quasiment aussi pauvre. Cette condition sociale est celle de l’exploité. Son parcours est typique de l’ouvrier moderne que les fanfarons petits-bourgeois ont imaginé disparu. Révolutionnaire sans révolution, révolutionnaire dans la contre-révolution la plus longue et la plus totalitaire qui soit ! Pas facile de résister autant de temps au cours dévastateur de l’idéologie bourgeoise et de maintenir haut levé le drapeau du communisme. « Il n’y en a pas un sur cent, il n’y en a pas un sur mille », un sur combien ? Comment ne pas être miné en l’absence d’une communauté de lutte pendant si longtemps ? Philippe connut la galère, les petits boulots dégueulasses, les traversées du désert, mais il garda la tête hors de l’eau grâce à une culture et à une conscience politique au-dessus de la moyenne. Il est vrai que, comme disait à peu près Georges Navel : sans la lutte politique, notre vie de misère serait un océan de tristesse.

Quand le cancer l’a foudroyé, il a vu la lente mort l’anéantir en huit mois. Il s’est battu contre elle avec acharnement, courage et dignité absolue. Et, dans le fond, il a gagné : sa vie écrase sa mort (le 27 avril à Luçon, Vendée).

Michèle Boix-Sabata, Jean-Louis Roche - ( Février 2007 )