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JANOVER Louis (1981) : Actualité de Panaït Istrati
Article paru dans « Le Monde diplomatique », janvier 1981
[7 janvier 2007] : par eric
Article paru dans Le Monde diplomatique de janvier 1981. Si depuis, Panaït Istrati a fait l’objet de plus nombreuses attentions (ses Oeuvres ont été publiées en trois volumes aux éditions Phébus en 2006), ce texte n’en demeure pas moins exemplaire par les clés politique et éthique qu’il donne à la lecture de l’oeuvre d’Istrati, la chute du mur n’ayant pas diminué, mais renforcé la charge de mensonges aidant à la bonne conscience des ci-devant défenseurs du « socialisme réellement existant » tout en maintenant l’occultation sur les éléments prolétariens qui furent - et sont restés - les seuls critiques véritables de ce système.

Le rayonnement de son oeuvre littéraire a sauvé de l’oubli l’écrivain Panaït Istrati ; mais seuls quelques initiés se souvenaient encore de son oeuvre de critique politique. La réédition de Vers l’autre flamme [1] comble cette lacune et va permettre au lecteur de connaître enfin le vrai visage de ce révolté de toujours. Panaït Istrati est né à Braïla (Roumanie) en 1884. Après avoir quitté l’école primaire, il exerce le métier de peintre en bâtiment et s’engage dans l’action socialiste et syndicale. Une vie de vagabondage le mène en Suisse où il étudie le français. La publication en 1924 de Kyra Kyralina lui apporte la célébrité, mais sa carrière littéraire, désormais assurée, ne le détourne pas de la lutte sociale. Après un voyage « officiel » à Moscou, il effectue d’août à décembre 1928 un « long périple à travers l’U.R.S.S. », et cette fois en dehors des chemins balisés par les autorités. Dans le récit de ce voyage, publié en octobre 1929, Istrati décrit l’exploitation impitoyable des travailleurs par une bureaucratie prête à tout pour défendre ses privilèges. Dès lors, son destin politique est scellé. Le « nouveau Gorki balkanique » (Romain Rolland) devient du jour au lendemain le partisan d’un « nationalisme antisémite », un véritable « chien enragé ». On peut suive le combat désespéré de Panaït Istrati contre la calomnie en lisant les documents réunis comme « deuxième partie » dans cette réédition (« Documents annexes », pp. 197-346). Épuisé par cette lutte inégale et sans issue, Istrati, qui s’est réfugié en Roumanie, meurt, terrassé par la tuberculose, le 16 avril 1935.

Son témoignage, maintenant vieux de plus de cinquante ans, sur la Russie post-révolutionnaire en proie à la bureaucratie, n’est plus de nature à déchaîner les passions politiques, mais il n’en conserve pas moins une incomparable fonction critique. Et tout d’abord, il ne manquera pas d’embarrasser tous ceux pour qui la lutte contre le « stalinisme » n’a commencé qu’après la mort de Staline et cette intervention de la Providence qu’il est convenu d’appeler déstalinisation. Toute la casuistique justificatrice mise au point par les staliniens repentis et les militants déstalinisés - ils sont légion, attelés à ce labeur ingrat - ne résiste pas un instant à la lecture de ce réquisitoire publié en 1929, jamais réédité depuis. La réponse que Panaït Istrati a fournie à ses détracteurs de l’époque démolit par anticipation tout le système de défense tendant à présenter l’engagement de la quasi-totalité de l’intelligentsia de gauche comme une « erreur », regrettable certes, mais historiquement justifiée, alors que les premiers critiques du pouvoir bolchevique auraient, en dépit de leurs intentions souvent louables, apporté de l’eau au moulin de la contre-révolution et de l’impérialisme.

Cette argumentation fallacieuse déjà exploitée par Romain Rolland (« Documents... », p. 252, 317 sq.), et reprise sous de multiples formes par la suite, a perdu aujourd’hui tout crédit. C’est ainsi que Claude Prévost, dans un compte-rendu paru dans l’Humanité du 21 avril 1978, préfère «  reconnaître à Panaït Istrati le rôle glorieux (mais ingrat !) du pionnier » (« Documents... », p. 342). On s’étonne d’autant plus de sentir sa présence dans la biographie bienveillante que Monique Jutrin-Klener a consacrée à Panaït Istrati : en voulant « n’être ni à droite ni à gauche, à égale distance du communisme et du fascisme », Istrati aurait « involontairement... fait le jeu de la droite [2] ». Pour donner quelque poids à ce genre de raisonnement, il faudrait préalablement prouver que la vérité désespère plus que le mensonge, que la défense, même conditionnelle, de l’État dit prolétarien a, si peu que ce soit, servi la cause du communisme et affaibli, si peu que ce soit, le fascisme et la droite ; et que la critique de la bureaucratie « soviétique » se drapant dans les oripeaux de la « révolution » signifie l’abandon, voire la négation de l’idéal communiste. Curieuse manière de donner « des armes à la bourgeoisie » (p. 48) que d’offrir des armes à ceux qui luttent contre leur propre « bourgeoisie » ! Ce que nous apprend Istrati, c’est que les « mensonges » destinés à présenter cette nouvelle figure de l’exploitation sous le masque du socialisme n’étaient, en fait, que la manifestation de la volonté de puissance et de domination, l’expression idéologique des intérêts de ce « mal social : la bureaucratie » (p. 49).

« A côté de l’ouvrier conscient »

Or, il n’est pas une page de son oeuvre où Panaït Istrati ne réaffirme avec éclat que lutter pour les idéaux de l’émancipation humaine c’est prendre parti pour la classe ouvrière, pour sa classe, dans un combat où la « révolution », la « gauche » et la « conscience révolutionnaire » appartiennent toujours au prolétariat, alors que la contre-révolution et la « droite » sont désormais incarnées par une caste qui a usurpé le langage de la révolution pour masquer sa fonction répressive. Et si Panaït Istrati n’a pas toujours su éviter le piège du double langage, parlant de « communisme », de « dictature du prolétariat » et d’ « État prolétarien » à propos d’un pouvoir qui « n’est plus, depuis longtemps déjà, un pouvoir prolétarien » (p. 274), il n’en a pas moins jamais confondu « les deux déceptions en une seule » au point de faire « table rase de tout esprit révolutionnaire » (p. 276) ; il s’est bien gardé de tout mesurer à l’aune de son amertume, sauf en de courts instants de découragement (p. 292).

En dénonçant la contre-révolution qui se développait en Russie et dans le monde sous les auspices des P.C. Et des intellectuels à leur dévotion ou à leur service, Panaït Istrati ne condamnait pour autant ni le communisme ni l’activité révolutionnaire ; il n’a pas davantage centré toute sa critique sur la défense des « droits de l’homme » et de la « conscience humaine outragée » (Mermoz-Golfetto, « Postface », p. 340). Non qu’une inspiration éthique de portée universelle soit absente de ce cri de révolte (p. 195) ; mais cet écrasement de la conscience humaine n’est, aux yeux d’Istrati, qu’une conséquence d’un phénomène d’oppression plus profond et « originel » : l’exploitation de l’homme par l’homme s’exerce, en Russie comme ailleurs, contre une classe, car c’est toujours « la classe ouvrière qui est le plus frappée en U.R.S.S. » (p. 150). C’est la terreur qui s’abattait sur cette classe dont il se sentait solidaire, dont il était, la classe des travailleurs manuels soumise aux impératifs de l’accumulation primitive dite socialiste par les idéologies au service du nouveau pouvoir, qui est au coeur de ce récit.

La même flamme que celle qui, pendant la révolution, avait poussé un instant la masse des déshérités sur le devant de la scène, cette même flamme continue de brûler dans ces pages : la nécessité impérieuse d’en finir par tous les moyens révolutionnaires avec cet esclavage. Sa critique de la bureaucratie soviétique atteint donc, au delà des formes spécifiques d’encadrement de la force de travail mises en place en Russie, la barbarie de toutes les méthodes d’exploitation et de de domination destinées à maintenir les masses dans leur état séculaire de servitude matérielle et morale. La désillusion et le désenchantement qui percent dans ces pages s’adressent avant tout à ceux-là mêmes qui lui reprochaient sa « trahison » : les idéologues devenus complices de ce système d’exploitation dont ils justifieront au nom du socialisme les pires excès, quitte à déclarer par la suite qu’ils ignoraient tout.

Or, en Russie comme dans le reste du monde, « même à un sourd-muet la vérité est accessible lorsqu’on la cherche » (p. 56) ; les intellectuels cille Gorki n’avaient rien besoin d’apprendre, car ils savaient tout et ont tout caché. Il existe deux possibilités pour forcer les « portes de la vérité » d’un régime de classe protégé par le mur du mensonge élevé par la propagande officielle : se livrer à l’analyse critique de la structure socio-économique des rapports de classe de cette société au moyen des critères d’analyse matérialistes conformes au socialisme scientifique dont se réclamaient les dirigeants ; ou interroger soi-même cette société en se plaçant « à côté de l’ouvrier conscient qui a fait la révolution » (p. 374) et non de cette « caste » qui monopolise les moyens d’existence et qui, comme toute classe d’exploiteurs, se sert de l’idéologie pour dissimuler la source de son pouvoir et de ses privilèges (p. 192).

« Ouvrier authentique » continuant à mener « une vie de rue » (p. 314) parmi les ouvriers russes au lieu de mener la « vie de palace » des intellectuels vivant à Moscou, Panaït Istrati a emprunté la seconde voie, celle du « révolutionnaire sentimental qui a soudé son destin à celui des vaincus » du « Potemkine », à celui de tous les vaincus auxquels il a dédié l’autre flamme. Il a trouvé dans cette solidarité de classe assez de lucidité et de force pour s’élever, quasi seul à l’époque, en des termes qui n’ont rien perdu de leur puissance de dénonciation, contre l’exploitation que subissaient ses « frères de malheur » soumis, comme sous le régime capitaliste, aux impératifs de l’accumulation et à l’arbitraire d’ « une nouvelle et monstrueuse caste qui raffole de fordisme, d’américanisation... » (p. 192), et foule aux pieds les idéaux révolutionnaires.

Le capital, rapport social, a besoin pour exister que la majorité de la population laborieuse, ouvrière ou paysanne, soit détachée de ses conditions d’existence objectives et subjectives, dépossédée de ses instruments de travail qui sont monopolisés par une section déterminée de la société. Le socialisme, a fortiori, ne peut exister quand une « infime minorité d’hommes » (p. 155), membres des syndicats « rouges » et du parti unique, détient « tous les moyens par lesquels un travailleur pourrait gagner sa vie » et ne distribue « le travail que selon la façon dont pense celui qui veut manger en travaillant » (ibid.) ; il ne peut exister là où cette bureaucratie monopolise « tous les moyens d’existence » et réduit l’ouvrier à sa fonction de « bras » [3].

C’est en appliquant cette leçon matérialiste toute simple à la société soviétique que Panaït Istrati, plus fidèle en cela à Marx que les « révolutionnaires bourrés de doctrine » (p. 363), a réussi à montrer que la disparition du patronat, la suppression juridique du droit de propriété et son remplacement, au bénéfice de la bureaucratie, par la propriété collective des moyens de production, ne mettaient nullement fin à l’exploitation de l’homme par l’homme : privé de tout pouvoir sur son existence quand il est privé de ses moyens d’existence et contraint de vendre sa force de travail, l’ouvrier restait dans ce système un « bras de l’usine » (p. 314), soumis comme auparavant au despotisme de la fabrique. Révolutionnaire sentimental, Panaït Istrati n’était pas armé théoriquement pour percer le secret de ce « mensonge déconcertant » qu’Anton Ciliga résumait ainsi : « les relations sociales se développent dans un sens diamétralement opposé à celui que proclamait la révolution d’Octobre [4] ».

Ceux qui « proclamaient » n’étant pas ceux qui « faisaient », ce « mensonge » est celui de l’idéologie, « point d’honneur spiritualiste » (Marx) d’une révolution qui, dans le cadre tracé par les bolcheviks, n’eut de socialiste que le nom et la phraséologie dont les révolutionnaires professionnels l’habillèrent. Ces « organisateurs » d’un travail « trop bien organisé » contre le prolétariat (p. 298) accomplirent une tâche en tout point identique à celle que Marx met au compte de la bourgeoisie en Occident : l’accumulation primitive, le « fond nécessaire » pour réaliser une industrialisation accélérée, étant prélevée sur le travail des paysans expropriés.

Exploitation de classe

Le « militant-racaille » qui se « prétend supérieur à la masse » et qui, comme le syndicaliste social-démocrate d’hier, donne « des ordres au nom de la classe ouvrière... l’évangile pseudo-marxiste en mains » (p. 46), « monopolise... la contradiction et se fabrique des contradicteurs » ; ce militant dont Panaït Istrati dénonce - avec quelle verve vengeresse - la soif de pouvoir et de privilèges, n’était pas seulement membre d’ « funeste appareil bureaucratique » (p. 266) « traître » aux idéaux révolutionnaires ; il était avant tout la personnification et le support du capital d’État, le représentant d’une classe dont la fonction sera d’assurer les fondements socio-économiques de sa domination en développant la grande industrie et en collectivisant l’agriculture à l’aide des méthodes héritées d’un despotisme barbare ou empruntées au capitalisme privé le plus raffiné. C’est ce mélange qui a imprimé une marque spécifique à ce « fascisme communiste » (p. 191) fasciné par l’ « américanisme » et la « mécanisation d’outrance » (p. 271). Dans de telles conditions, l’ouvrier et le paysan expropriés ne pouvaient que rester les « bras de l’usine », et la classe ouvrière dans son ensemble la catégorie sociale « la plus frappée ».

Animé de cette « foi révolutionnaire qui jamais ne devient profession » (p. 264), Panaït Istrati a parfaitement saisi la nature de classe de cette exploitation et des nouvelles différenciations sociales ; mais, trompé par le mythe de l’Octobre socialiste, il n’a pu découvrir l’origine socio-économique de ce phénomène. En attendant « le jour où les vaincus auront voix au chapitre », d’autres ont complété sa critique et continué le combat de ce « soldat passionné... franc-tireur de la mêlée sociale » (p. 290) ; Ils ont prouvé, sans doute possible, qu’en n’ « adhérant à rien » de ce qui s’édifiait alors en Russie sous le masque du socialisme, Panaït Istrati n’avait jamais cessé, en fait, de défendre les intérêts des déshérités et d’adhérer à la cause du communisme, que ses détracteurs, habiles à inverser les rôles, l’accusaient de trahir.

[1] Vers l’autre flamme, après seize mois dans l’U.R.S.S. 1927-1928 (Confession pour vaincus), par Panaït Istrati. Introduction de Marcel Mermoz, UGE 10/18, Paris 1980, 348 pages. Des trois volumes publiés en 1929 sous le seul nom de Panaït Istrati, seule cette Confession pour vaincus est de sa plume ; le deuxième tome a pour auteur Victor Serge, le dernier Boris Souvarine. Cette « confession » a été tirée en 1977, hors commerce et à un très petit nombre d’exemplaires, par la Fondation Panaït Istrati, enrichie de documents et de lettres qui sont repris et complétés dans la présente édition.

[2] Panaït Istrati. Un chardon déraciné, F. Maspero, Paris 1970, p. 110. M. Jutrin-Klener fait ici allusion à la lettre de Panaït Istrati à Claude Chautems : « Notre chemin politique est celui de nous tenir à une égale distance du fascisme, du communisme et de l’antisémitisme » (p. 221).

[3] Les plus récentes analyses d syndicalisme organisé sur le « modèle soviétique » ne font que vérifier l’étonnante justesse de ces aperçus. Voir l’article de Bruno Groppo, « Un agent de surveillance de la main-d’oeuvre pour le compte de l’État », Le Monde, 27 septembre 1980.

[4] Au pays du mensonge déconcertant, UGE 10/18, Paris 1977, p.