SMOLNY... [ http://www.collectif-smolny.org ]
JANOVER Louis (1977) : Les nouveaux convertis
Article du journal « Le Monde », 9-10 octobre 1977
[24 janvier 2007] : par eric

Un fait n’aura sans doute pas manqué de surprendre le lecteur qui aura eu la patience de suivre l’inépuisable et confuse polémique suscitée par l’apparition des « nouveaux philosophes » : aucune pensée positive ne lie entre elles les oeuvres représentatives de ce nouveau courant ; en revanche, les mêmes omissions, les mêmes lacunes et les mêmes prétentions sont présentes dans chacune d’entre elles et révèlent une intention des plus claires : rejeter sur d ’ « autres » - Marx et le marxisme conservant la priorité - la responsabilité d’un phénomène d’aveuglement collectif qui a frappé tout un groupe social. Tel est le sens de cette reconstruction spéculative de l’histoire qui attribue à une idéologie, le marxisme, le rôle dominant - positif hier, négatif aujourd’hui - dans l’évolution des sociétés ; comme s’il suffisait d’inverser les signes et de prendre le contre-pied de l’erreur de la veille pour retrouver les véritables données du problème.

Il s’agit donc de porter en terre ce marxisme « d’où venait tout le mal ». En fait, il n’est question dans ces affrontements que du marxisme-léninisme, variante qui a si peu de rapport avec le marxisme de Rosa Luxemburg, pour n’en citer qu’un seul, qu’il est aussi difficile d’établir un lien entre les deux pensées que facile de remporter une victoire imaginaire en amalgamant l’une à l’autre. Voilà pourquoi on sera des plus discrets sur l’oeuvre de ceux qui tout en se réclamant de Marx et/ou du marxisme n’en ont pas moins apporté des éléments indispensables pour la critique du bolchevisme et du totalitarisme bureaucratique.

Avant Soljenitsyne

Il s’agit, on s’en doutait encore, de régler son compte à Marx - souvent enterré, toujours vivant - mais comme l’image de Marx, qui hante l’esprit de ces ex-militants, est celle qu’ils ont construite à leur usage, c’est pour poursuivre leur propre ombre qu’ils ont chaussé leurs bottes de sept lieues. Leur rapport à l’oeuvre de Marx évoque irrésistiblement cet aphorisme de Lichtenberg : « Un livre est un miroir ; quand un singe s’y regarde, ce n’est évidemment pas l’image d’un apôtre qui apparaît. » On se gardera donc bien de soumettre à l’analyse le problème du rapport de Marx au marxisme et de la transformation du marxisme en marxisme-léninisme ; encore moins de s’interroger sur la compatibilité de l’oeuvre de Marx avec l’un et l’autre.

Une formule terrorisante, ciselée par Clavel sur le modèle des plus belles fleurs de la propagande stalinienne, réglera le problème : Marx égale goulag, c’est à cela que se réduit la sagesse spéculative de ces antimarxistes professionnels qui, s’ils avaient lu, ne fût-ce que l’oeuvre maîtresse de Marx, le Capital, n’auraient pas eu besoin d’attendre les témoignages de Soljenitsyne et d’autres contestataires pour tirer une leçon qui s’applique à tous les goulags modernes : le capital - rapport social de production, - qu’il soit bourgeois ou naturalisé socialiste, ne peut venir au monde et se reproduire qu’en « suant le sang et la boue par tous les pores », en Russie comme en Angleterre, en Chine comme au Portugal ou au Chili. Il était, paraît-il, difficile de saisir l’enjeu du combat « avant » - avant Soljenitsyne pour Glucksmann, avant la disgrâce de Lin Piao pour Lardreau-Jambet, avant la mort de Mao pour Sollers, avant... : triste constat pour l’intellectuel résistant d’avouer qu’il ne peut résister... qu’après.

Il s’agit, enfin, non de mettre fin au mythe du « socialisme historique », mais de montrer que le socialisme ne peut avoir de visage qu’inhumain. Le malheur, c’est que le socialisme en question se définit lui-même par référence à l’oeuvre de Marx, et qu’à la lumière des postulats éthiques comme de la méthode d’analyse que cette oeuvre contient, il ressemble étrangement, en tant que socialisme, à ce curieux objet décrit par Lichtenberg, ce couteau sans lame auquel manque le manche. La souris dont veulent nous faire accoucher ces nouveaux Socrates, c’est qu’il faut se méfier des maîtres penseurs, et se débarrasser au plus vite de Marx et du « marxisme dans nos têtes » (Glucksmann).

Le marxisme n’ayant jamais été dans toutes les têtes, on se doutait depuis un certain temps - et Marx lui-même avait quelques idées dans ce domaine - que le mouvement ouvrier devait éviter toute dépendance directe envers tel auteur ou telle théorie ; et même des... marxistes tels que Marcuse, Pannekoek, Mattick, Korsch, Rühle et un marxologue tel que Rubel, loin d’avoir été conduits par Marx où eux sont arrivés (à Staline ou à Mao), ont compris que le marxisme-léninisme était précisément cette idéologie d’État fabriquée par les épigones de Lénine pour justifier l’existence, dans les pays dits socialistes, d’un phénomène de terreur et d’oppression qui, inscrit dès le départ sur toute la surface et à tous les niveaux de la praxis communiste - en Russie comme ailleurs, - était, de ce fait, parfaitement lisible, en tout lieu et à tout moment, par n’importe quel intellectuel, même philosophe.

Le problème depuis longtemps n’était donc plus de savoir - s’il l’a jamais été - qui de Marx, de Lénine, de Platon - ou de tout autre « fait de culture » - était responsable d’un phénomène d’exploitation et d’oppression de cette ampleur, mais de comprendre quelles conditions socio-économiques étaient à l’origine de cette évolution et de l’existence d’une couche d’ « idéologues actifs et conceptifs » (Marx), chargés par le parti de forger les illusions de la bureaucratie sur son propre rôle historique. Au risque, il est vrai, de s’apercevoir que l’engagement de ces intellectuels et leur mode d’évolution, qui les pousse à renverser les idoles qu’ils adoraient hier, n’ont rien d’accidentel, mais résultent de leur enracinement dans un milieu social particulier qui continue à produire et à reproduire les mêmes rapports intellectuels aliénés en dépit des changements intervenus dans l’idéologie politique et de leurs discours « libertaires ».