SMOLNY... [ http://www.collectif-smolny.org ]
THERY Laurence : Le travail intenable
Joël Oustalet : présentation et choix d’extraits du livre publié par La Découverte, 2006
[28 avril 2007] : par jo

Accélération des cadences, rationalisation à outrance et multiplication des contraintes : pour résister à la concurrence, faire des économies, pour dégager du profit, partout le capitalisme « intensifie » le travail. Alors la CFDT (Laurence Théry est inspectrice du travail, chargée de la santé au travail à la CFDT) interroge les salariés pour découvrir ce qui leur empoisonne la vie au quotidien.

Mais n’est-ce-pas ce(s) syndicat(s) qui depuis 40 ans, avec l’appui conscient ou contraint d’une grande partie des syndiqués, accompagnent la crise en menant nos luttes dans des impasses ? Souvenons-nous qu’en mai-juin 2003, ils ont tout fait pour empêcher l’extension, la généralisation du mouvement contre les retraites !

S’il faut distinguer les syndiqués, souvent sincères et combatifs, des syndicats, la sempiternelle dissonance entre discours radical et pratique réformiste voire réactionnaire est inscrite depuis le début dans les gènes de ces organisations. Marx montre, dès 1865, les limites de l’action revendicative : « ... les travailleurs ne doivent pas s’exagérer le résultat final de ces luttes quotidiennes. Qu’ils ne l’oublient pas : ils combattent les effets, non pas les causes ; ils retardent la descente, ils n’en changent point la direction ; ils appliquent des palliatifs, mais ne guérissent pas la maladie. [...] Sur leur bannière, il leur faut effacer cette devise conservatrice : « Un salaire équitable pour une journée de travail équitable », et inscrire le mot d’ordre révolutionnaire : « Abolition du salariat ». (Marx, Salaire, prix et profit, in Oeuvres - Economie, Gallimard, La Pléiade, pp. 532-533).

On verra aussi avec stupeur le film documentaire de Nikolaus GEYRHALTER, Notre pain quotidien (Autriche 2005), qui dénonce avec éloquence les processus de production dans l’agroalimentaire aujourd’hui. A la promiscuité des poulets répond l’isolement des hommes cernés par le bruit des machines et la répétition des gestes.


100 BISCUITS PAR MINUTE, POIGNETS EN ROTATION

« Valérie rejoint son poste. Elle met sa blouse de papier, ses gants, la charlotte qui lui couvre les cheuveux, enfile [...] les brassards suspendus au plafond, et la voilà penchée sur la ligne 34. La goulotte déverse sur la chaîne des flots de biscuits qu’elle attrape, remet dans le bon sens, regroupe par deux et pose délicatement empilés sur le petit tapis devant elle pour qu’ils partent au conditionnement. Cent biscuits par minute. Bras tendus, pignets en rotation permanente, doigts crispés pour ne pas casser les gâteaux. [...]

On a l’impression d’un fleuve de biscuits qui s’écoule. Impossible de les saisir tous. La demi seconde prise pour jeter un biscuit cassé, d’autres se sont échappés. Ceux que ni elle ni ses collègues ne peuvent attraper tombent dans un conteneur en bout de chaîne. Ils sont broyés pour faire des biscuits pour animaux. 600 à 900 kilos par jour de rebuts. À 1,30 euro le kilo, paraît-il.

Les brassards qui soutiennent les avant-bras sont censés soulager les épaules. Valérie a pourtant mal aux épaules, au coude, mais surtout aux doigts. Le médecin du travail lui a dit que c’était un syndrome du canal carpien, un TMS courant. Cette nuit, elle s’est réveillée en sursaut tellement elle avait mal au pouce et à l’index [...].

Le problème, ce n’est pas seulement que ça fait mal, très mal, c’est que les gestes deviennent moins précis. Valérie a du mal à attraper les biscuits au bout de trois heures. Ca doit se voir, sur la vidéo de surveillance. Et ça gêne les collègues.

Ouf, c’est l’heure de la pause. Cinq minutes de pause musculaire active : un kiné est venu leur montrer comment détendre ses muscles pour pouvoir repartir en meilleure forme. C’est le seul moment où on peut se parler, sinon, on n’a pas le temps, et de toute façon on ne s’entend pas avec les 80 décibels de bruit de fond. »

DES APPELS A LA PELLE ET AVEC LE SOURIRE

« 8h58 : Hélène est à son poste ; à droite, à gauche, derrière, devant elle sont alignées les cellules où chacun doit répondre aux sollicitations téléphoniques des clients, avec comme mot d’ordre : le sourire.

Le manager, installé au bout de la rangée, un casque sur les oreilles pour écouter au hasard les conversations, le visage près de la vitre pour mieux faire voir ses mimiques d’exaspération [...], lui a encore dit hier soir que son ton était celui d’une mourante. Il lui a dit aussi que sa lenteur à enregistrer les comptes rendus dans l’ordinateur après chaque appel la faisait passer largement au-delà de la zone rouge des trente secondes autorisées. Il lui a dit, enfin, qu’elle devait « vivre » son argumentaire et par-dessus tout, qu’il lui fallait impérativement perdre sa fâcheuse tendance à dire « peut-être » au client ! Interdit le « peut-être » ! Il n’y a jamais de « retard », tout au plus un « délai ».

8h59 : Premier appel. « Bonjour madame, Jacqueline Simon, je vous appelle à propos du livret de mon mari ; il est.. » des sanglots au bout du fil.

9H06 : Trois minutes que le voyant rouge clignote. Est-ce sa faute si monsieur Simon est mort d’un cancer il y a trois semaines, que sa veuve effondrée a craqué, et qu’elle a dû trouver des mots qui n’étaient pas dans l’argumentaire, dépasser le temps de communication de trois minutes. Le chef s’agite derrière la vitre. « Tes objectifs ! » Pour rattraper trois minutes, il va falloir faire vite sur les prochains appels.

9H15 : Cinquième appel. Sourire. [...] Hélène n’a pas encore placé le moindre produit financier. Elle voudrait aller vomir mais impossible avant la pause de 10h30. Et puis, il y aura aujourd’hui un pot pour Noël à la cantine. Après les clients, sourire aux collègues, aux chefs. Et voir leurs sourires hypocrites. De 9 heures à 17 heures. Ou de 7 heures à 13 heures. Ou de 15 heures à 22 heures...

Une fois sortie de son travail, Hélène ne sourit plus du tout. Elle rentre chez elle. Plus d’appétit. A rien. Sommeil. Réveil en sursaut, la sonnerie dans le casque, c’était en rêve. »