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HAENISCH Konrad ( 1876 - 1925 )
Social démocrate allemand
[28 février 2007] : par eric

Né d’un médecin de la Marine dans une famille conservatrice, Konrad Haenisch eut une enfance difficile ; considéré comme fou au lycée de Greifswald parce qu’il partageait des idées socialistes, il fut gardé à vue puis enfermé dans des maisons de correction jusqu’au jour où il put s’enfuir de l’Institut Bethel à Bielefeld. Ce ne fut qu’à sa majorité, après avoir été commis de librairie à Leipzig, qu’il put bénéficier de la fortune paternelle, poursuivre des études à l’Université et collaborer à la Leipziger Volkszeitung de mars 1895 à 1898.

Très apprécié comme journaliste, il travailla à la Sächsische Arbeiterzeitung à Dresde où il connut Rosa Luxemburg et Karl Radek, puis à la Dortmunder Arbeiterzeitung qui soutint en 1905 la grève des mineurs dans la Ruhr. Il fut plusieurs fois arrêté, notamment à l’occasion d’un article injurieux, Ave, Cesar, par lequel il avait en 1905 salué la visite de Guillaume II à Dortmund. De 1905 à 1907, il retrouve la Leipziger Volkszeitung, sous la direction éditoriale de Franz Mehring. C’est de cette époque également que date sa collaboration avec Paul Lensch. Il retourne à Dortmund en 1907 et invite Rosa Luxemburg pendant la campagne électorale de 1908. En 1911, il fut appelé à la direction de la presse de propagande à Berlin (Flugblätterzentrale), s’inscrivit à l’école du parti et fut en 1913 l’un des dix élus social-démocrates qui entrèrent au Landtag de Prusse alors présidé par son oncle, le comte Schwerin-Lövitz. Il en sera membre jusqu’à sa mort en 1925.

Konrad Haenisch fait parti des rares membres en vue du SPD qui défendent publiquement Rosa Luxemburg, par la publication de ses articles les plus polémiques (voir la lettre de RL du 12/03/1910), lors de la proposition de résolution sur la grève de masse au congrès de Magdeburg (1910) , lors de sa rupture publique avec Kautsky, toujours en 1910, ou encore lors de la crise marocaine en 1911 quant Rosa Luxemburg publie la lettre de Molkenbuhr au BSI qui ruine les espoirs de voir l’Internationale prendre une position ferme et immédiate sur la crise franco-allemande. Cette nouvelle dénonciation de l’opportunisme du SPD lui vaut une réprobation quasi générale. Pour autant, Rosa Luxemburg juge sévèrement l’intervention de Haenisch dans la lettre qu’elle lui écrit le 2 décembre. En retour celui-ci prend ses distances : « Je me suis disputé avec tous les radicaux à cause d’elle (en particulier avec les gens du Vorwärts), j’ai eu les discussions les plus amères avec Mehring, je suis en mauvais termes avec Kautsky et Eckstein, tout cela parce que j’ai toujours pris son parti — et maintenant elle aussi m’envoie des coups de pied. » (lettre du 18 septembre 1911 citée in Nettl, p. 445).

La guerre de 1914 devait faire de ce socialiste de gauche un partisan enthousiaste de la défense nationale. Arrivé à Berlin, le 2 août, dans la pensée de combattre la mobilisation, il est, comme Paul Lensch, de ceux qui s’opposent aux crédits de guerre, mais il fut entièrement retourné par la « menace » de l’invasion russe qui pesait sur la Prusse Orientale. Son ralliement bruyant au chauvisme le plus plat en octobre, lui vaut les sarcasmes de Paul Frölich : « Konrad Haenisch, le coryphée enthousiaste de l’aile gauche, s’égosillait maintenant à chanter le “Deutschland, Deutschland über alles !” » [1], l’hymne national allemand que Haenisch revendiquait pleinement : « Le conflit de deux âmes dans un seul coeur n’était probablement facile pour aucun d’entre nous. Cela a duré jusqu’à ce que soudainement - je n’oublierai jamais ce jour et cette heure - la terrible tension se résorbe ; jusqu’à ce que nous osions être ce que nous étions ; jusqu’à ce que - malgré tous les principes et théories de bois - on puisse, pour la première fois depuis près d’un quart de siècle, se joindre de bon coeur, avec une conscience irréprochable et sans la moindre trace d’un quelconque esprit de trahison, à cette tempétueuse chanson : “Deutschland, Deutschland über alles !” » [2].

Dans Die deutsch Soziademokratie in und nach dem Weltkrieg (1916) il donne l’explication classique de tous les renégats, qui "découvrent" l’existence du despotisme tsariste... en 1914 mais n’en pipaient mot dans les congrès internationaux d’avant-guerre ! : « C’est le fait que le danger était à l’Est, que la Russie apparut à l’ensemble du peuple comme l’agresseur et l’ennemi principal [qui explique le revirement de la social-démocratie]... A bas le tsarisme : c’est ce slogan qui d’un coup rendit la guerre si imménsément populaire... qui conduisit sous les drapeaux, dans l’enthousiasme, des millions de camarades socialistes. » [3].

Membre du fameux du groupe Lensch-Haenisch-Cunow, il reconnut dans l’économie étatique de guerre le point de départ d’un socialisme égalitaire. Lorsque le docteur Helphand (Parvus), avec lequel il était lié depuis longtemps, fonda Die Glocke, il y représenta la social-démocratie majoritaire (1915-1919) [4].

Après la révolution de 1918, il fut désigné par le SPD comme ministre de la Culture en Prusse, mais l’USPD ayant adjoint à ce poste Adolf Hoffmann, des conflits surgirent entre les deux hommes. Haenisch conserva cependant ce poste dans les cabinets Hirsch et Braun. Son oeuvre ne porta pas seulement sur l’éducation de la classe ouvrière, pour laquelle il créa une Académie du travail et des cours de formation syndicale à l’Université de Münster : elle porta sur l’enseignement scolaire tout entier, disloquant le caractère autoritaire de la discipline, ramenant la religion à une matière facultative, associant les parents d’élèves à l’administration, développant le droit des écoles de se gouverner et de se discipliner elles-mêmes. Lorsqu’en 1922 il dut quitter le ministère, Severing le nomma président de la Régence de Wiesbaden, poste dont il fut démis par les autorités françaises lors de l’occupation de la Ruhr.


Sources :

— DROZ Jacques, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier - Allemagne, Les Editions Ouvrières, Paris, 1990 ;

— NETTL John Peter, La vie et l’oeuvre de Rosa Luxemburg, Editions François Maspero, Bibliothèques Socialiste n°21 et 22, Paris, 1972 ;

— LUXEMBURG Rosa, Vive la lutte ! Correspondance 1891-1914, Editions François Maspero Bibliothèques Socialiste n°31, Paris, 1975 ;

[1] Paul Frölich, Rosa Luxemburg, Editions de L’Harmattan, Paris, 1991, p. 258

[2] Carl Schorske, German Social Democracy 1905-1917. The Development of the Great Schism, Cambridge University Press, 1955, p. 290, notre traduction.

[3] p. 19, cité in Badia, Histoire de l’Allemagne contemporaine, tome 1, p. 45

[4] Haenisch avait une très grande admiration pour Parvus et il sera, après guerre, son biographe.