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HILFERDING Rudolf ( 1877 - 1941 )
Economiste et social-démocrate austro-allemand
[18 mars 2007] : par jo

Né à Vienne dans une famille juive, Hilferding avait un père employé dans une compagnie d’assurances. Dès l’âge de quinze ans, il adhéra à l’Association des étudiants socialistes. Il fit des études de médecine et obtint le doctorat en 1901. Mais il se consacra moins à l’exercice de la pédiatrie qu’à l’étude de l’économie politique et des problèmes financiers. Dès l’âge de vingt-deux ans, il publia des articles traduits en français dans le Mouvement socialiste et à partir de 1902, parurent des articles dans Die Neue Zeit, revue dirigée par Kautsky avec qui il entretint dès lors une correspondance régulière.

Hilferding participa, à partir de 1903, au grand débat sur la grève de masses, occupant une position intermédiaire entre ceux qui excluaient tout recours à cette arme à des fins politiques et ceux qui, comme Rosa Luxemburg, lui accordaient une place privilégiée.

En 1904, il fonda avec Max Adler les Marx-Studien, collection dont la publication marqua l’apparition de ce qu’on a appelé l’austro-marxisme. Le premier volume s’ouvrait sur un long essai polémique de Hilferding, Böhm-Bawerks Marx Kritik, étude où l’auteur critiquait la théorie subjective de la valeur.

En 1906, Hilferding fut appelé par Bebel comme professeur d’économie politique à l’Ecole du parti qui venait d’être créée, mais la police prusienne interdisant aux étrangers toute activité pédagogique, il dut être remplacé par Rosa Luxemburg en 1907. Il resta à Berlin comme « rédacteur étranger » du Vorwärts. En même temps, il achevait la rédaction de son ouvrage théorique, Das Finanzkapital, qui devait paraître en 1910 et que l’on pu appeler le IV° livre du Capital, parce qu’il appliquait la méthode marxienne à l’étude de phénomènes économiques peu développés à l’époque de Marx, tels la concentration capitaliste poussée à l’extrême et conduisant au capitalisme financier et ses implications politiques, l’impérialisme et la guerre.

Le 4 août 1914, lorsque le groupe social-démocrate au Reichstag vota les crédits de guerre, Hilferding fut de cette minorité qui, avec la rédaction du Vorwärts, adressèrent une protestation au Comité directeur du SPD. Il ne quitta le Vorwärts qu’à la suite d’un conflit au sein de la rédaction, en 1915, date à laquelle il fut mobilisé dans l’armée austro-hongroise. Jusqu’à la fin de la guerre, il dirigea un lazaret [1] à proximité de la frontière italienne. La guerre finie, Hilferding retourna à Berlin, adhéra à l’USPD, devint membre du Comité directeur et fut nommé rédacteur en chef de l’organe du parti, Die Freiheit. Opposé à l’aile spartakiste de l’USPD, Hilferding fit voter, le 15 décembre 1918, une résolution invitant à organiser de toute urgence les élections pour la future Assemblée nationale. A partir de novembre, membre de la « commission de socialisation », il se déclara opposé à toute socialisation hâtive sauf pour les industries « arrivées à maturité ». Ces prises de position contribuèrent à hâter la rupture avec les spartakistes. Lors du congrès de Halle en 1920, au cours duquel se produisit la scission de l’USPD, Hilferding fut le leader de la fraction minoritaire qui refusait d’adhérer à la III° Internationale et une joute oratoire l’opposa à Zinoviev.

Cependant, resté fidèle à une tendance « centriste », Hilferding participa aux activités de l’Union des partis socialistes pour l’action internationale dite encore Internationale deux-et-demie (UPS), notamment à la conférence constitutive qui se tint à Vienne en février 1921. Il y protesta contre les réparations imposées à l’Allemagne et ceci d’un point de vue non pas nationaliste, mais internationaliste. Mais l’UPS n’eut qu’une vie brève et en 1923, Hilferding participa au congrès d’unification de l’Internationale deux-et-demie et de la II° Internationale. De même, en 1922, au congrès de Nuremberg, il se rallia au SPD ainsi qu’une fraction importante de l’USPD, évoluant de ce fait toujours plus vers la droite.

Naturalisé allemand en 1919, il fit carrière dans le Parti social-démocrate unifié. Ministre des Finances du cabinet Stresemann en 1923, s’agissant de mettre fin au conflit de la Ruhr et de juguler l’inflation. Hilferding tenta en vain d’indexer le mark mais la grande industrie, représentée par la Deutsche Volkspartei exigea sa démission. En 1924, il fut élu au Reichstag où il resta jusqu’en 1933. En même temps, il dirigeait la revue théorique Die Gesellschaft qui remplaçait Die Neue Zeit. En 1928, il fut élu pour la seconde fois ministre des Finances, dans le cabinet de grande coalition du socialiste Müller. Il fut contraint de démissionner en décembre 1929, pour protester contre les agissements du tout puissant directeur de la Reichsbank, Schacht, qui contrecarrait l’action du gouvernement.

Après la guerre et surtout à partir de 1922-1923, Hilferding avait développé la théorie du « capitalisme organisé » où il pensait pouvoir démontrer que le capitalisme abandonnait le terrain de la concurrence. Il ne fallait plus, selon lui, s’attendre à un effondrement du capitalisme, mais à une reconstruction totale dont les socialistes pourraient ensuite profiter. Un Etat démocratique pourrait contrôler l’économie, l’objectif de la social-démocratie serait de ce fait atteint. Nul besoin de révolution pour réaliser ce programme, la démocratie sociale se ferait au moyen de réformes (cf. discours au congrès de Kiel, 1927) ;

En 1933, Hilferding évaluait mal la menace représentée par Hitler et, comme beaucoup d’autres socialistes, il estimait la durée de son pouvoir à 7 ou 8 semaines. Il dut se rendre à l’évidence. En mars, le SPD organisa son départ pour le Danemark, d’où il passa en Suisse. Il vécut surtout à Zurich jusqu’en 1938. Collaborateur régulier du journal de l’émigration Neuer Vorwärts, il publia sous le pseudonyme de Richard Kern plus de 3 articles sur des questions d’actualité. En même temps il assumait la rédaction de la Zeitschrift für Sozialismus qui paraissait à Karlsbad. Il rédigea le manifeste de Prague pour la direction du SPD émigrée en Tchécoslovaquie. En 1938, il rejoignit à Paris son mari Breitscheid. Lors de la débâcle, en 1940 il s’enfuit vers le midi de la France. Les autorités de Vichy l’assignèrent à résidence à Arles. Il y travailla à un essai, qui resta inachevé, intitulé Das historische Problem, sur le rôle de la violence dans l’histoire. Les autorités allemandes réclamèrent plusieurs fois son extradition. Enfin, le 8 février 1941, alors qu’une place était réservée pour lui sur un bateau en partance pour la Martinique, Hilferding fut arrêté par la police française, puis le 11 février livré, ainsi que Breitcheid à la Gestapo, qui les transféra à la prison de la santé. On ne connaît pas exactement le lieu ni les circonstances de la mort de Hilferding en 1941, quelques jours après son arrestation.

On peut distinguer trois phases dans l’évolution de sa pensée et de son œuvre théorique. Dans la première, avant guerre, il se consacra à l’analyse du « capital financier ». Dans l’ouvrage qui porte ce titre, Hilferding analysait ce qu’il estimait être le phénomène essentiel du capitalisme au XX° siècle, à savoir la concentration croissante du capital. Il définissait une nouvelle forme du capitalisme, le capital bancaire au service de l’industrie et lié à celle-ci par une fusion quasi-organique et il en montrait l’influence sur la politique nationale. Selon lui, l’impérialisme, l’expansion mondiale du capital dans les colonies ou les sphères d’influence étaient l’expression moderne d’un fait économique nouveau. Il mettait l’accent sur l’exportation des capitaux, sur la recherche du super-profit, le transfert de la concurrence à l’échelle internationale. S’il est vrai que l’effondrement catastrophique d’une telle forme de capitalisme n’avait, selon lui, plus rien d’inéluctable, Hilferding pensait néanmoins qu’il s’agissait là de la phase ultime de son développement. La ruine du système capitaliste serait provoquée par la lutte politique de la classe ouvrière. Ce livre eut une énorme influence sur la pensée marxiste du début du XX° siècle, notamment sur Lénine qui reprit certaines thèses du Capital financier et les développa, avec des conclusions différentes, dans l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme.

La deuxième phase de la pensée de Hilderfing peut être résumée par la formule du « capitalisme organisé ». Après la guerre, surtout après 1923, Hilferding considéra qu’il avait surestimé la combativité de la classe ouvrière. Non seulement la faillite du système capitaliste n’était pas inévitable, mais encore la restructuration, la régulation d’une économie de plus en plus organisée pourrait se faire par le truchement d’un Etat démocratique, au moyen de réformes pacifiques.

Dans la dernière phase, il écrivit surtout des études ayant trait à la politique étrangère et à l’analyse des rapports entre l’économie et la politique dans l’Etat national-socialiste.


Au sortir de cette biographie quelque peu « académique », telle qu’on peut la trouver dans le « Maitron », on ne peut résister à remettre un zeste de poil à gratter d’un contemporain,Trotsky, qui raconte dans son autobiographie, Ma vie, son séjour chez les austro-marxistes :

« En octobre 1907, je me trouvais déjà à Vienne. J’y fus bientôt rejoint par ma femme qui ramenait notre enfant. Dans l’attente d’une nouvelle montée du flot révolutionnaire, nous nous installâmes en banlieue, à Hutteldorf. Nous devions attendre longtemps. Sept ans plus tard, ce qui nous éloigna de Vienne, ce ne fut pas le flot de la révolution, ce fut une tout autre marée, celle qui a imprégné de sang humain toutes les terres de l’Europe. Pourquoi avions-nous choisi Vienne en 1907, alors que toute l’émigration russe se concentrait en Suisse et à Paris ? C’est qu’en cette période j’étais surtout porté vers la vie politique allemande. Je n’aurais pu m’établir à Berlin, à cause de la police.

Nous optâmes donc pour Vienne. Mais, pendant les sept années qui s’écoulèrent, je suivis beaucoup plus attentivement la vie de l’Allemagne que celle de l’Autriche qui rappelait par trop les évolutions d’un écureuil dans sa roulette. Je connaissais depuis 1902 Victor Adler qui, de l’aveu de tous, était le grand leader. Le temps était venu de me mieux renseigner sur son entourage et sur l’ensemble du parti.

Je fis la connaissance d’Hilferding pendant l’été de 1907, chez Kautsky. Hilferding en était alors à son plus haut période d’élan révolutionnaire, ce qui ne l’empêchait pas de détester Rosa Luxembourg et de parler avec dédain de Karl Liebknecht. Mais, en ce qui concernait la Russie, il était disposé à adopter alors, de même que bien d’autres, les vues les plus extrémistes. Il fit l’éloge de certains de mes articles que la Neue Zeit avait publiés, avant mon évasion, sur des traductions faites d’après les textes russes, et, d’une manière tout à fait inattendue, dès le début de l’entretien, me proposa le tutoiement. Nos rapports prirent donc une apparence d’intimité. Cette familiarité n’avait aucune base, ni morale, ni politique. Hilferding, en cette période, traitait avec un grand mépris la social-démocratie allemande, inerte et passive, lui opposant l’activité des Autrichiens. Ce n’était, cependant, que de la critique en chambre. Officiellement, Hilferding se conduisait en rédacteur appointé du parti allemand, - et n’allait pas au delà. Quand il vint à Vienne, Hilferding me rendit visite et me conduisit un soir dans un café, où il me présenta à ses amis austro-marxistes. Lors de quelques brefs séjours à Berlin, j’allais voir Hilferding. Nous eûmes, lui et moi, une entrevue avec Mac Donald, dans un café berlinois. Ce fut Eduard Bernstein qui servit d’interprète. Hilferding questionnait, Mac Donald répondait. Je ne me souviens actuellement ni des questions ni des réponses, qui n’eurent rien de remarquable sinon par leur banalité. Je me demandais seulement quel était celui des trois qui s’éloignait le plus de ce que j’appelais socialisme, et je ne savais comment me répondre à moi-même. Durant les pourparlers de Brest-Litovsk, je reçus une lettre d’Hilferding. Je ne pouvais m’attendre à rien de remarquable, mais j’ouvris l’enveloppe avec curiosité. Depuis la révolution d’Octobre, c’était le premier écho qui nous parvenait de l’Occident socialiste. Et que trouvai-je ? Hilferding me demandait seulement de rendre la liberté à un docteur, de la race si nombreuse des médecins de Vienne. Pas un mot sur la révolution. Pourtant, Hilferding me tutoyait dans sa lettre. Je connaissais assez bien l’extérieur de cet homme. Il me semblait que je ne m’étais fait aucune illusion sur son compte. Et pourtant je n’en croyais pas mes yeux. [...]

Hilferding me mit en relations, tout d’abord, avec ses amis de Vienne : Otto Bauer, Max Adler et Karl Renner. C’étaient des hommes très instruits, qui, dans divers domaines, en savaient plus que moi. J’écoutai avec le plus vif intérêt, on pourrait presque dire avec respect, leur entretien au "Café central". Mais bientôt des doutes me vinrent. Ces gens-là n’étaient pas des révolutionnaires. Ils représentaient même le type opposé à celui du révolutionnaire. Cela se voyait en tout : dans leur façon d’aborder les. questions, dans leurs réflexions sur la politique, dans leurs appréciations psychologiques, dans la satisfaction - je ne dis pas dans l’assurance - qu’ils avaient d’eux-mêmes, et je crus même reconnaître l’accent du philistin dans le timbre de leurs voix. Ce qui me frappa, c’est que ces érudits du marxisme étaient absolument incapables de posséder la méthode de Marx dès qu’ils abordaient les grands problèmes de la politique et surtout ses tournants révolutionnaires. [...]

L’austro-marxiste n’était que trop souvent un philistin qui étudiait telle ou telle partie de la théorie de Marx, comme un autre aurait étudié la science du droit, et qui vivait sur les intérêts du Capital. A Vienne, vieille cité impériale, hiérarchisée, pleine de vaine agitation et de vanité, les académiciens du marxisme se donnaient délicieusement l’un à l’autre de l’Herr Doktor. Assez souvent, des ouvriers appelaient les académiciens de la révolution : Genosse Herr Doktor.

Durant les sept années que j’ai passées à Vienne, je n’ai pas pu converser une seule fois à coeur ouvert avec un des membres de cette élite : pourtant, j’étais inscrit dans la social-démocratie autrichienne, j’allais à ses réunions, participais à ses manifestations, collaborais à ses publications et faisais parfois de courtes conférences en allemand. Devant les leaders, j’avais la sensation d’être en présence d’étrangers, et, en même temps, je trouvais sans la moindre peine une langue commune avec les ouvriers social-démocrates que je voyais aux réunions ou à la manifestation du 1er mai. [...]

A Berlin, l’esprit qui régnait n’était peut-être pas beaucoup meilleur, mais il était différent. On n’y sentait presque pas le mandarinisme ridicule des académiciens du socialisme viennois. Les rapports étaient plus simples. Il y avait à Berlin moins de nationalisme, ou du moins, le nationalisme n’avait pas de motifs de se manifester d’une façon aussi fréquente et aussi criante que dans l’Autriche peuplée de races différentes. Le sentiment national se dissolvait en quelque sorte, pour un temps, dans un orgueil de parti : l’Allemagne était le plus puissant parti social-démocrate, le premier violon de l’Internationale !... » (pp. 247-254)


Oeuvres :

— HILFERDING Rudolf, Böhm-Bawerks Marx-Kritik, in Marx-Studien. Blätter zur Theorie und Politik des wissenschaftlichen Sozialismus. Band 1, Wien, 1904 ;

— HILFERDING Rudolf, Das Finanzkapital, in Marx-Studien. Blätter zur Theorie und Politik des wissenschaftlichen Sozialismus. Band 3, Wien, 1910 ;

— HILFERDING Rudolf, Organisierter Kapitalismus. Referate und Diskussionen vom Sozialdemokratischen Parteitag 1927, Kiel, 1927

— HILFERDING Rudolf, Le capital financier : étude sur le développement récent du capitalisme ; trad. de l’allemand par Marcel Ollivier ; introd. par Yvon Bourdet ; Paris, Editions de minuit, 1979 ;


Sources :

— DROZ Jacques, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier - Allemagne, Les Editions Ouvrières, Paris, 1990 ;

— TROTSKY Léon, Ma vie, Gallimard, folio, Paris, 1989 ;


Bibliographie indicative :

— GOTTSCHALCH Wilfried, Développement et crise du capitalisme dans la pensée de Rudolf Hilferding, in Histoire du marxisme contemporain, volume II, UGE 10/18, Paris, 1976 ;

— CCI, De l’austro-marxisme à l’austro-fascisme, in Révolution Internationale n°10, juin 1977 ;

[1] poste où l’on contrôle et l’on isole les arrivants d’un pays infecté par une maladie contagieuse.