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LAUGIER Lucien ( 1915 - 1989 )
Militant communiste français
[9 mai 2007] : par hempel

Avant guerre aucune activité, mais s’intéresse à la politique, assiste a des réunions trotskystes. Manque d’adhérer au PSOP en 1939 ! Rencontre Marc Chirik durant la guerre chez le père de son épouse. Dans l’immédiat après-guerre il milite dans le groupe de Marseille de la FFGC (Fraction Française de la Gauche Communiste).

Animateur de la section de Marseille du Parti communiste International avec Piccino, Suzanne Voute, Jacques Camatte et Christian Audoubert, ami de Bordiga (il existe une longue correspondance avec celui-ci), Lucien Laugier est resté jusqu’au terme de sa vie un combattant dévoué à la lutte pour le communisme contre toutes les déviations staliniennes et gauchistes.

On peut dire de Lucien Laugier vis-à-vis du PCInt ce que l’on dit de Marc Chirik pour le CCI, ce furent non seulement des animateurs de premier plan mais surtout des « approfondisseurs » du point de vue de la théorie marxiste, qui laissent une trace plus vivante que les organisations dont ils ont été partie prenante. Bordiga, Laugier et Chirik ont compris en leur temps que les organisations ne sont pas éternelles, que si elles durent trop longtemps elles finissent par tomber dans un raisonnement « en boite », sclérosé et répétitif. Chacun à leur manière ils ont été capables d’enrichir le marxisme en dehors des canaux officiels, et on se fiche que les lumières littéraires de la bourgeoisie ne se soient pas encore braquées sur eux ; pourtant ils le mériteraient tant est vide et desséchée la pensée officielle de la « gauche plus rien » et des universitaires dits d’extrême gauche.

Laugier a bien compris Bordiga, et il a continué la route dans son sens, après sa disparition. Ses textes sont d’une qualité remarquable et d’une logique rigoureuse pour un prolétaire (il était postier) que pourrait lui envier nombre d’académistes.

Après avoir quitté le PCInt à cause de son refus du « patriotisme de parti » et son opposition à rejeter un vieux courant historique comme la Gauche allemande dans le camp anarchiste, Laugier a collaboré un temps au début des années 1970 dans la revue Invariance de Jaques Camatte. Cette revue après des débuts glorieux (republication des textes rares ou inconnus des « gauches infantiles » selon Lénine) s’est mise sous la houlette de son seul rédacteur principal, Camatte, à dériver vers une remise en cause du « mythe du prolétariat », puis à abandonner tout combat révolutionnaire pour le vieillot et archaïque combat nanar naturien. A ce niveau Laugier avait rompu avec Camatte. Laugier s’attache ensuite à un long travail de réflexion sur l’histoire du mouvement révolutionnaire, très pertinent sur le PCint et lucide sur le gauchisme après 1968.

Tous les textes de Laugier n’ont pas encore été publiés, mais les derniers textes connus, s’ils montrent une certaine démoralisation, révèlent un maintien de ses convictions révolutionnaires. Lucien Laugier après son départ du PCInt entreprit donc une longue réflexion sur la gauche communiste d’Italie, sur le mouvement prolétarien, sur le mouvement de Mai 68.

Ses textes écrits dans la solitude, malgré des liens épistolaires maintenus avec quelques camarades, sont d’un bon niveau théorique comparés aux radotages du PCint à la même époque, et l’expression d’une pensée vivante qui sait se remettre constamment en question. Invariance avait publié à part son bilan de la grande grève des PTT de 1974 et la critique du gauchisme. Le texte est très clair sur le rôle saboteur des syndicats et l’une des meilleurs dénonciations de la fonction du gauchisme. Nombre d’observations sont justes contre le gauchisme et l’ultra-gauche d’ailleurs : « Le véritable signe de mépris à l’égard des travailleurs et des hommes qui survivent sous l’uniforme des salariés, c’est l’opinion qui voit en eux une sorte d’infanterie sociale à la disposition d’un corps d’officiers « théoriciens » de la révolution » (p. 4).

Sa longue réponse au groupuscule Programme communiste à la même époque est une parade extrêmement précise et argumentée au fétichisme du « parti formel » par le courant bordiguiste organisé en France. Laugier montre que la pensée révolutionnaire n’est pas réductible à un groupe, c’est ce qu’il avait déjà montré encore à l’intérieur de ce dit parti en insistant sur les apports théoriques de la gauche allemande qui lui avait valu les foudres de la petite hiérarchie activiste. Au long de l’histoire, on voit que le travail théorique d’un seul (à l’instar de Bordiga ou de Marx) sert « à éviter un dessèchement académique de l’organisation (activité de cercle, psychologie de secte, etc.) » (p.39). Le groupe communiste voit pourtant clair dans la dérive de Camatte « sorbonnard perdu (...) qui a confondu l’histoire des partis avec la biographie de leurs chefs ».

Laugier s’appuie sur l’exemple de Bordiga : « Pour croire en la force révolutionnaire du prolétariat, Bordiga n’eût pas besoin de le voir renaître ». Bordiga ne se laisse pas enfermer dans le patriotisme de parti - « régression groupusculaire » - qui plane dans la mythologie du prolétariat comme classe rédemptrice, sans intégrer les nouveaux phénomènes et la faculté de récupération inouïe du Capital. Contre la fossilisation de la gauche italienne, Bordiga fait un effort théorique remarquable pour dépasser le rabâchage des « positions fondamentales » et le « rappel des principes ». Il expose le marxisme moderne de façon « vivante et pittoresque ».


Bibliographie indicative :

— On peut lire une biographie plus détaillée et de nombreux textes dans la revue au format PDF de François Langlet (son défricheur) Tempus Fugit n°1 et n°2, ainsi que dans Lucien Laugier Les deux crises du PCI (F. Langlet éditeur) ;

— HEMPEL Pierre, Le Prolétariat Universel, n°11 ;

— HEMPEL Pierre, La critique de socialisme ou barbarie, contient un texte central de Lucien Laugier, éditions du pavé, 2003 ;