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1946-01-10 : Marc et Clara Chirik à Jean Malaquais
Sur la scission dans la Fraction
[28 août 2007] : par hempel

Paris le 10 janvier 1946.

Mon cher Jean,

Je t’ai promis de te parler de la scission dans la Fraction puisque scission il y a. Il est difficile dans une lettre de relater les luttes de tendances qui souvent se couvrent des malentendus et des questions personnelles. Les divergences réelles étaient d’ordre politique et d’analyse de la situation. Deux positions fondamentales existaient dans la Gauche Communiste, et cela depuis 39.

Tu connais la position officielle de « Bilan » sur l’inexistence d’antagonismes inter-impérialistes et qui a abouti à la conclusion ahurissante niant les dangers d’une guerre mondiale à la veille même du déclenchement de la plus terrible des guerres. Depuis la divergence s’est creusée encore au cours de la guerre où Vercesi a accouché d’une Théorie sur l’économie de guerre. Dans cette théorie, Vercesi proclamait la « disparition sociale » du prolétariat ; de l’impossibilité d’existence d’un organisme exprimant le prolétariat puisque celui-ci n’existe plus et en conséquence la nécessité de la dislocation et de l’inactivité absolue de la Fraction, ne pouvant, d’après sa théorie... qu’exprimer finalement la seule classe existante : la bourgeoisie.

Tu vois d’ici ce que pouvait contenir de fantaisiste une telle théorie dont la seule chose concrète qu’elle contenait était la théorisation de la passivité absolue. La Fraction Belge décimée par l’arrestation des meilleurs de ses camarades et réduite à 3-4 éléments suivait Vercesi.

En France, par contre, nous avons réussi à reconstituer la Fraction italienne d’abord, et grouper autour de nous quelques éléments français qui ont formés par la suite la Fraction Française.

Les évènements de 1943 en Italie ont encore aggravé les divergences. Fidèle à sa théorie de « l’inexistence sociale » ( ?) du Prolétariat, Vercesi niait les révoltes de classe contre la guerre en Italie, ne voyant dans la chute de Mussolini qu’un fait ne se rattachant pas à la lutte de classe, et il persistait à condamner toute activité révolutionnaire comme de l’aventurisme. La scission avec lui et avec la Fraction belge était un fait. Suzanne, que nous avions chargée de mission, alla deux fois en Belgique, elle fût très impressionnée par la personnalité de Vercesi, et se trouvait toujours à balancer entre nous et lui.

Parallèlement à nous existait un groupe Allemand - R.K.D. - qui avait rompu avec le trotskisme au début de la guerre et évoluait dans les questions fondamentales dans le même sens que nous. Ce groupe aussi a fini par rallier autour de lui une vingtaine de militants français rompant avec le trotskisme, la défense de l’URSS et « l’antifascisme ». En 1943-44 nous assistions à une tendance des militants ouvriers vers des positions révolutionnaires et cherchant à se grouper. Au commencement de 1945 existent : la Fraction Italienne, la Fraction Française, le R.K.D. et le C.R. (Communistes Révolutionnaires). Quelques-uns parmi nous, et dont moi, préconisons la discussion, la confrontation politique entre ces divers groupes et au besoin des actions communes contre la guerre impérialiste, contre le chauvinisme antiboche fleurissant avec la « Libération ».

La Fraction italienne subit une crise grave. Avec la nouvelle situation en Italie créée depuis 1943, il n’y a évidemment plus de place pour le maintien de la Fraction à l’étranger. Alors qu’elle doit et peut justifier son existence dans l’activité en Italie même - avec des camarades j’exige le retour le plus rapide de la Fraction en Italie - mais la Fraction hésite, tergiverse. Des camarades, lassés, partent d’eux-mêmes, sans directives. En Italie se constituent des groupes de militants se réclamant de la Gauche. Bordiga reprend de l’activité, mais garde une position très équivoque sur la nature de l’État russe et le rôle que joue l’armée russe qu’il présente comme une armée rouge anticapitaliste.

En Belgique, la Fraction sous l’impulsion de Vercesi, tout en repoussant la défense de l’URSS, persiste à définir l’État Russe comme « État ouvrier dégénéré » et nie que la guerre du côté russe soit une guerre impérialiste. Ces divergences en pleine guerre deviennent inconciliables.

La Gauche Communiste Internationale n’a plus ni unité organisationnelle ni unité politique. Dans ces conditions, le refus obstiné de discuter avec des groupes comme R.K.D. et C.R. n’est pas seulement une attitude prétentieuse, sectaire et injustifiée, mais encore cache un fond politique, parce que ces groupes se prononcent carrément contre le mythe de « l’État ouvrier » en Russie et dénoncent l’impérialisme russe. Le comité de la Fraction italienne se divise. A deux voix (celle de Tullio et un autre) contre la mienne, ils refusent tout contact avec le RKD et C.R. Par contre, la majorité de la Fraction Française vote pour des contacts et publie un tract en commun avec eux le 1er mai contre la guerre impérialiste.

Les camarades de Marseille et du Var de la Fraction italienne se refusent dans ces conditions à reconnaître la validité des décisions du comité et reprennent leur liberté d’action. La Fraction Italienne est disloquée. Une conférence de la Fraction tenue en juin 1945 ne réunit que les 4 camarades de Paris. Les autres refusant de venir et déclarant qu’ils rentrent en Italie. Cette conférence réunit effectivement la minorité de l’organisation, mais qui s’octroie le droit de prendre des décisions extrêmement graves, entre autre, la rupture avec la Fraction Française. Présent à la conférence, et devant la gravité de telles décisions, je dépose une déclaration ne reconnaissant pas le droit à celle-ci de rompre les liens organisationnels avec la Fraction Française et me retire de la conférence. La Fraction Italienne n’est plus, les camarades ayant décidés le retour de tous en Italie. Restant ici, je rejoins la Fraction Française.


(ajout de Clara)

Paris le 5.2.46

Cher Jean,

Je me décide à t’envoyer cette lettre, car s’il fallait attendre que Marc la finisse, cela serait encore long. Il a dû te dire que son travail l’appelle très souvent dans le midi de la France, où il va presque tous les 10 ou 12 jours.

Il a reçu il y a une dizaine de jours le costume envoyé par Madeleine et je viens de recevoir le pardessus et les chaussures. Il sera très content à son retour car ces effets lui étaient vraiment nécessaires. Il a reçu aussi une lettre de Galy, il y répondra j’espère ? dès son retour.

Bien amicalement. Clara.