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1948-05-09 : Jean Malaquais à Marc Chirik
Vie du groupe, sur les trotskistes américains
[2 septembre 2007] : par hempel

Brooklyn, le 9 mai 1948

Mon cher Marc,

Ta lettre est arrivée et je dois m’excuser pour le retard de la mienne. J’espère pourtant qu’il n’y aura plus de retards à l’avenir, parce qu’il faudra bien que notre existence ici finisse par se stabiliser d’une façon ou d’une autre, et que j’aie enfin un bout de table à moi où je pourrai rester tranquillement avec un livre sous mon nez. En premier lieu les questions pratiques. D’accord pour les archives. Je me suis procuré une adresse postale, et c’est là qu’il faudra envoyer les documents : John Mc Coy c/o University Place Book Shop, 69 University Place, New York 3, N.Y., USA.

Vos envois me seront remis à mesure qu’ils arriveront. Parfaitement d’accord pour le Centre de liaison. Pour des raisons de sécurité, il serait peut-être préférable que mon adresse soit communiquée aux correspondants comme ci-dessus spécifié. John McCoy sera, à partir d’à présent, mon nom de guerre dans ce pays-ci. La librairie en question appartient à des camarades anciens trotskystes, et l’adresse est de toute confiance. En ce qui concerne la sauvegarde physique des copains, je ferai tout ce qui est possible de faire, quoique cela soit avant tout aux intéressés eux-mêmes de veiller au grain. A ce propos où en es-tu de tes démarches ? J’ai rencontré, il y a deux semaines, Victor Raul Haya de la Torre, le chef du parti Apriste au Pérou, très probablement futur président de ce pays. Notre conversation ne représente pas grand intérêt : Haya de la Torre est en définitive un vague libéral dont le grand’oeuvre révolutionnaire consiste à vouloir coordonner les économies sud et nord-américaines. Mais j’avais profité de l’occasion pour lui demander de te faciliter l’obtention d’un visa péruvien. Il n’y eût pas de refus ; j’ignore cependant jusqu’à quel point il tiendra sa promesse. Au cas où il ferait quelque chose (cela pourrait aussi bien être un visa vénézuelien ou chilien, m’a-t-il dit), j’espère pouvoir obtenir le paiement de ton passage par une organisation de DP. Dans quelques semaines je lui écrirai, pour lui rappeler sa promesse.

En ce qui concerne Pierre B., je pense que j’obtiendrai un affidavit pour lui. Je lui écris directement, d’ailleurs. Pour les copains Français, les perspectives d’émigration ne sont pas décourageantes. Le Mexique, le Vénézuela, sans doute d’autres pays sud-américains, offrent des visa d’entrée aux Français d’origine. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas l’impression que la situation soit sur le point de devenir intenable en France. Dans un certain sens l’hystérie aux E.U. crée un climat social qui pourrait très rapidement devenir dangereux pour les militants révolutionnaires (encore que, à tout prendre, une prison américaine pourrait bien se révéler un asile moins incertain que les églises au Moyen-Age). Pour la collection de BILAN, je te dirai dans ma prochaine lettre quels sont les numéros qui manquent (Ai-je bien compris ? me demandes-tu le n°37, et faut-il te l’envoyer ?)

J’ai vu Van, et nous avons clarifié nos idées. Cela a été une espèce de purge, au sens de nettoiement. J’en suis sorti profondément démoralisé. En bref : Van est « contre la guerre », mais si la guerre éclate il défendra « le moindre mal », c’est à dire les démocraties occidentales contre le totalitarisme russe.

Agitant sa conception de l’hypothèse fondamentale de Marx, selon quoi Marx aurait développé l’essentiel de sa philosophie à partir de l’axiome : la capacité historique du prolétariat de s’organiser en parti politique capable de prendre le pouvoir, Van constate l’invalidation de cette « hypothèse fondamentale », et, par voie de conséquence, se déclare n’être plus marxiste. Il en fait une issue strictement politique, comme il dit : mais en même temps la faillite politique du prolétariat ouvre le procès du marxisme dans son ensemble. Le jour même de notre rencontre une lettre de James T. Farrell a paru dans le New York Times où, après avoir plaidé contre le travail forcé en Russie, il déclare qu’en tant que socialiste il se doit de dire la vérité, et que la vérité vraie c’est que l’Amérique est un pays libre. Comme je citais cette lettre à Van pour montrer jusqu’où un certain antistalinisme peut mener, ajoutant qu’il faudrait peut-être demander à un noir de Géorgie ou d’Alabama ce qu’il pense de la liberté américaine, je me suis attiré cette réponse ! « oui, on connaît cela ! L’argument nègre joue directement dans les mains des staliniens ! Wallace lui aussi agite le problème nègre ! » S’il n’a pas soutenu les démocraties dans la dernière guerre, c’est qu’il crût - comme tout le monde - à un irrésistible mouvement révolutionnaire ; dès à présent il n’y croit plus. Et puisque moi non plus je ne pense pas que la classe ouvrière soit absolument, et par la grâce de Dieu, capable de faire demain sa révolution socialiste, il est de ma part (dit-il) malhonnête de me réclamer du marxisme. Et, s’échauffant, il m’ouvrit son âme en disant - presque haineux : « Mais pourquoi êtes-vous venu ici ? Allez-donc vivre en Russie ! ». On n’est pas plus explicite... Je regrette pour Pierre qui, comme moi hier encore, nourrissait des illusions quant à Van. Tout cela est si parfaitement écoeurant, qu’il me semble parfois que je rêve ; et je me propose pour la tranquillité de ma propre conscience, de lui demander une nouvelle entrevue un de ces jours, quand j’aurai du courage. Parmi tous ceux que j’ai vus, Macdonald semble être le dernier de tous qui, pour le moment, ne marche pas dans la guerre ; mais, lui, c’est parce qu’il est pacifiste. Avant-hier, j’ai assisté à une controverse publique entre lui et une propagandiste de Wallace, visiblement une agent(e) stalinien(ne). Cela se passait à l’Université de New York. Macdonald s’efforce depuis quelque temps déjà de démontrer que Wallace est manoeuvré par les staliniens, ce qui est indubitable ; qu’il est un égotiste mystique ; qu’il falsifie des textes ; etc. Mais tout en reconnaissant les buts impérialistes du plan Marshall, il le défend contre Wallace, parce que ce plan tout de même apportera du blé et des machines aux peuples d’Europe... Wallace oppose au plan Marshall un projet de 50 milliards de dollars, dont 25 fournis par les E.U., somme à mettre à la disposition de l’O.N.U. pour l’aide à l’Europe sans discrimination des régimes politiques des pays secourus. L’argument de Macdonald est que sur ce plan Wallace n’est pas réaliste, parce que le Congrès américain n’y consentirait pas (sur quoi il lui a été répondu assez judicieusement que Wallace président signifierait un Congrès wallacien), tandis que le plan Marshall est réaliste - puisque le voici d’ores et déjà au travail. Voici, en bref, le niveau de nos théoriciens. Jimmy Johnson, que j’ai revu, reste sur ses positions de révolution au tournant de la rue. Je le cite : « En 1936, dans l’espace de quelques mois, quatre millions d’ouvriers ont rejoint les syndicats en France sur le terrain de la lutte de classes... En l’espace de dix ans le C.I.O. américain est devenu la plus puissante force sociale de la nation, réussite rarement atteinte dans l’histoire du prolétariat... Les mouvements de résistance n’étaient rien de moins qu’un degré supérieur de l’auto-mobilisation des masses prolétariennes en tant que leaders de la nation que la bourgeoisie avait déserté ! Aujourd’hui ce mouvement de masse continue en direction des partis communistes... c’est là le plus grand phénomène social de notre temps, la mobilisation prolétarienne correspondant à la dégénérescence de la société bourgeoise... Aujourd’hui l’auto-mobilisation des masses en Italie et en France sur une base nationale a atteint un tel degré que, sous l’impulsion d’une action sérieuse, elle est prête à déborder les frontières nationales... Aujourd’hui, le prolétariat, sur un plan plus élevé, a tiré ses ultimes conclusions. Sa révolte ne se tourne pas contre la politique et la distribution de la plus-value, mais contre le mode capitaliste de production lui-même... (Souligné par J.) L’expérience dans les usines montre que c’est précisément aux solutions fondamentales que les ouvriers prêtent l’oreille... Là se trouve la base sociale de la croissance des partis staliniens. Les partis staliniens dans lesquels ce mouvement (de masse) se concrétise, ne sont pas des organisations politiques dans le vieux sens du terme. Derrière l’écran de fumée du parlementarisme démocratique en France et en Italie, ce sont des organisations sociales. Elles symbolisent la plus profonde révolte des masses que nous ayons jamais vu contre le capitalisme... C’est parce qu’ils (les PC) craignent le formidable saut dans l’inconnu que représente la révolution prolétarienne, parce qu’ils s’y opposent, qu’ils s’attachent comme des sangsues au pouvoir tangible du Kremlin... » Suit une analyse des éléments petits-bourgeois au sein des PC, etc.. : « Une fois saisies les contradictions entre le contenu prolétarien et bourgeois des partis staliniens, la politique à suivre en découle. S’il a été nécessaire de propager le slogan : social-démocratie au pouvoir, il est d’autant plus nécessaire et même urgent de propager le slogan : parti communiste au pouvoir... Slogans comme Libération Nationale, Assemblée Constituante, nationalisation de l’industrie (celui-ci répudié au IIIe congrès) acquièrent la même signification, ni plus ni moins, que le slogan d’un Labor Party aux E.U... ». Après une spécieuse analyse de la nature contradictoire et non-complémentaire des partis communistes de l’Est, et de l’Ouest européen, on en arrive à ce chef-d’oeuvre de dialectique « marxiste » : « La force motrice des partis communistes en Europe Occidentale est centrée sur l’attaque du capitalisme. La force motrice du parti communiste russe est centrée sur la défense du capitalisme dans sa forme présente de capitalisme d’État. Ils se situent donc exactement à l’opposé l’un de l’autre ». Tout cela - et bien des choses encore, se trouve dans une brochure publiée par la fraction Johnson, sous la signature de celui-ci, de Freddy Forest (Rae) et de Ria Stone, une Chinoise actuellement à Paris je crois.

Sous une lettre séparée, je vous envoie un papier sur le cas Malraux-Serge. J’espère pouvoir collaborer plus régulièrement au bulletin dans un très proche avenir. Je me débats dans des difficultés sans nombre, économiques surtout. Mon livre sort en anglais le 20 mai, mais j’ai déjà pris tellement d’avance sur mes droits d’auteur, qu’il ne me restera rien à toucher avant que dix mille exemplaires soient vendus, ce qui est plutôt improbable. (...)

Salutations à tous les copains. Fraternellement à toi. Jean.