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1948-11-10 : Jean Malaquais à Marc Chirik
Travail à l’université, nécessité de la correspondance
[6 septembre 2007] : par hempel

Brooklyn, 10 novembre 1948

Mon bien cher Marc,

Je réponds avec retard à ta bonne lettre. Tu ne me croirais pas, mais voici plusieurs semaines que je n’écris même pas de lettres, faute de temps. Je suis absolument, mortellement écrasé de besogne. Ces cours à l’Université me pompent et m’achèvent. Tu peux aisément imaginer ce que cela représente comme travail, lectures, recherches, notes, etc., pour satisfaire la fringale de trois (4 à partir de février) classes, chacune avec un sujet d’étude différent (j’ai 51 étudiants dans l’une des classes), des examens à la clé, etc. Nous parlions de vieillesse. Voilà qui me vieillit d’un an chaque semaine. Heureusement que j’ai une certaine capacité de résistance, en sorte qu’entre l’effort et moi, c’est encore moi qui l’emporte en définitive. Je me console en me disant que l’année prochaine, si on me confie les mêmes sujets d’étude, du moins aurai-je mon matériel tout prêt. Dès lors impossible de me consacrer à aucun travail en marge de ces travaux forcés - à mon grand dam. J’aspire de tout mon coeur à donner une partie de mon temps au Groupe, au Bulletin, j’en ai de vrais remords, mais comment faire ? Sans ces cours, nous n’aurions pas de pain sur la table... J’ai un livre en cours, depuis des années déjà, pour lequel je suis d’ailleurs lié avec mon éditeur, c’est à dire que je dois livrer le manuscrit à date fixe, et c’est un cauchemar. J’aurais voulu donner au Bulletin des papiers sur les élections, sur Wallace, sur les syndicats d’ici : quand j’y pense, je me dis que je mérite la corde. J’ai reçu deux lettres de Philippe, voici déjà des semaines, auxquelles je n’ai pas encore répondu. Plusieurs douzaines de lettres au bas mot attendent sur ma table leur tour. Des livres s’empilent que je dois lire, annoter, etc. et que je n’ouvre même pas. Je me couche rarement avant 2 H. du matin et je ne vois pour ainsi dire personne... (...) Maintenant écoute : j’ai écrit à S., que j’ai fait venir au Vénézuela (ainsi que sa femme, d’ailleurs, qui est passée ici il y a 3 mois) qu’il se dépatouille pour un visa. Il me doit cela - et il le fera. Il s’y débrouille assez bien, il a un atelier de meubles en aluminium. Il est capable ce garçon. Je lui ai envoyé tes caractéristiques, pour autant que je les connaisse : Kichinev (quelle date ?), orthodoxe, électricien, etc. Clara n’aurait aucune difficulté étant française patentée. Avec un visa vénézuélien tu pourras passer par ici, et on avisera. (...)

C’est dommage pour Goupil, et c’est tant pis pour lui. Sur quelles bases exactement s’est-il séparé du groupe ? A-t-il formulé par écrit ses désaccords ? J’aimerais savoir. Non, je n’ai pas eu d’échos quant à mon papier sur l’art, sauf du bon Philippe. J’aimerais bien entendre tes objections. (...)

Ne me laisse pas tomber. Sois courageux, réponds sans retard. Tu es le seul à qui j’écrive. Tu es ma discipline. Aussi tiens-moi à flot. Nous avions rêvé d’aller en France l’année prochaine, mais je doute que cela se puisse. Oh comme je m’ennuie de vous.

Ton Jean.