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1952-04-01 : Marc Chirik à Jean Malaquais
Visa pour le Vénézuela, SouB
[12 septembre 2007] : par hempel

1er avril 1952

Mes très chers,

Depuis dimanche je ne vis que dans la fièvre et Clara encore plus que moi. Vous devez sûrement vous représenter notre état. Mais c’est encore plus que çà. D’abord cela a commencé comme dans un conte de fée moderne, par un coup de sonnette dimanche. Vers 8 heures, alors que nous étions encore au lit en train de nous réveiller. C’était le télégraphiste.

Moi, un mâle qui se respecte, je gardais encore mon calme, mais Clara, elle, s’est laissée aller à son émotion, sautant, bondissant de joie. Du coup le petit Marc, qui n’est jamais en reste pour faire du tapage, nous voyant si gais, s’est mis à danser et à jeter tout ce qui se trouvait à portée de sa main : oreillers, couvertures, vêtements de nuit, tout valsait. Heureusement que c’était le 30 mars, autrement j’aurais cru que c’était un poisson d’avril. Depuis on est tous un peu fous. Ou je cours pour des papiers que je dois rassembler pour le Consul, ou je divague et on s’envole chevauchant les ailes de l’imagination.

Même si ce n’était qu’une illusion, çà vaudrait la peine tant nous vivons présentement dans l’euphorie. Tâchons de nous calmer afin que je puisse vous mettre au courant des « évènements ». D’abord, avec impatience, j’ai attendu le lundi matin, pour me rendre au Consulat du Vénézuela. Bon Dieu que ces parasites de fonctionnaires se lèvent tard pour se rendre à leur travail ! Enfin 10h30. Une minute d’émotion, Monsieur le scribouillard ne trouvait pas trace dans ses dossiers de notre visa. Mais après insistance de ma part et ses recherches, il a trouvé le télégramme accordant visa. Deuxième minute d’émotion - car vous ne savez pas tout, et tenez-vous bien ! - le visa est au nom de Monsieur et... Madame et leur enfant. Eh oui, tout y est sur le télégramme, sauf que le petit porte le nom de famille de Chirik au lieu de Geoffrroy, mais cela n’a aucune importance m’a dit le scribouillard. En principe, m’a-t-il encore dit, le visa était pour toute la famille, vous devriez voyager ensemble, mais - puisque j’exprimais le désir de partir le premier - dans les conditions de votre visa (visa télégraphique qui apparaît fortement l’impressionner) vous pourrez partir séparément.

Là-dessus, il m’a remis un papier désignant les différents certificats à lui apporter : casier judiciaire, antivariolique, radioscopie pulmonaire, réaction Wassermann, état de santé général, photos et passeport valable. Alors, depuis, je cavale.

Ouf, me voilà déjà piqué, photographié, radioscopé, saigné et tout et tout.

Demain, j’aurai tous les papiers rassemblés. Et çà serait au tour de Clara d’y passer.

Mais j’attendrai pas Clara, car elle doit encore renouveler ou plutôt refaire son passeport à son état-civil nouveau - noblesse de mariage oblige. J’irai faire mettre le visa sur mon passeport afin de pouvoir essayer d’obtenir le visa de transit U.S.

Là, je voue avoue que j’ai les jetons. Mais puisque tout a si bien marché, peut-être que le miracle continuera. De toute façon, je vais les presser pour qu’ils ne me traînent pas inutilement en barque. Aussitôt que je serai fixé, je prends le premier bateau en partance pour le nouveau monde. Je voudrais tant que çà soit à destination de New York-Malaquais.

Clara de son côté terminera l’année scolaire, et préparera en attendant les affaires. (...)

J’ai reçu les écrits de Johnson-Forest (peut-être à la suite de ton intervention ?). Les thèmes politiques contenus dans leurs écrits sont d’une pauvreté désespérante. Encore bien davantage qu’il y a 2 ans. Vous, Pierre et toi, devez en prendre connaissance - si ce n’est déjà fait. Le thème central : tout est possible du point de vue révolutionnaire objectif, mais c’est essentiellement l’action des révolutionnaires qui est défectueuse. C’est là le principal grief porté contre Cannon. Pauvre Johnson.

Si je peux passer par New York, j’aimerais rencontrer trois personnes (en dehors de vous et de Pierre et famille bien entendu), ce sont :

1°) les personnes se réclamant de la Gauche Italienne ;

2°) Van (qu’est-il devenu ?) ;

et 3°) Foreste et ses amis.

J’aimerais avoir un échange politique avec eux. J’espère que ce serait possible.

Ici, nous avons engagé la discussion sur l’évolution du capitalisme et la perspective de la révolution avec le groupe de Munis. Je vais accélérer le cours de mes exposés afin de leur laisser une idée la plus complète possible de nos positions.

Un dernier numéro, le n°9 de « Socialisme ou Barbarie » est paru après plus d’une année de silence. Il est fort problématique qu’il y en ait d’autres. Difficile d’en donner un compte-rendu tant ce numéro contient de mélange d’idées ramassées un peu chez tout le monde, les unes valables, d’autres fantaisistes.

A très bientôt.