SMOLNY... [ http://www.collectif-smolny.org ]
KOESTLER Arthur ( 1905 - 1983 )
Ecrivain communiste hongrois d’expression anglaise
[25 septembre 2007] : par jo

Né à Budapest, Arthur Koestler fait ses études à Vienne, puis, après un séjour en Palestine (1926-1929), devient journaliste. Adhérant au Parti communiste allemand (1931), il est pendant trois ans un agent du Komintern. Il travaille notamment avec Willy Müzemberg dans les services de propagande à l’époque du procès de l’incendie du Reichstag.

Correspondant du News Chronicle [1] en Espagne, il est emprisonné par les franquistes pendant trois mois. Une campagne de presse en Angleterre lui permet d’être échangé. Là il fait un premier pas de côté en refusant de condamner les trotskistes du POUM et les anarchistes de la CNT, que les staliniens réduisent par les armes et la torture, dans les geôles de Madrid et de Barcelone.

En 1938, ébranlé par les procès de Moscou, il rompt avec le Parti communiste et entame l’écriture du Zéro et l’infini, devenant avec Ante Ciliga, Victor Serge, Boris Souvarine, l’un des premiers écrivains à critiquer le stalinisme après l’avoir connu de l’intérieur.

Dans sa postface de Spartacus, il apporte quelques précisions :

« Spartacus constitue le premier volet d’une trilogie (les deux autres étant le Zéro et l’Infini et Croisade sans croix), qui a pour leitmotiv le problème essentiel de l’éthique révolutionnaire et de l’éthique politique en général, autrement dit de savoir si, et dans quelle mesure, la fin justifie les moyens. Problème aussi vieux que le monde, mais qui m’a obsédé pendant une phase décisive de ma vie. Je parle des sept années au cours desquelles j’ai appartenu au Parti communiste et de celles qui leur ont immédiatement succédé.

J’ai adhéré au Parti en 1931, à l’âge de vingt-six ans, alors que je faisais partie du comité de rédaction d’un journal libéral à Berlin. Les communistes m’attiraient d’abord parce qu’ils constituaient une réponse à la menace nazie, ensuite parce que, comme Auden, Brecht, Malraux, Dos Passos et autres écrivains de ma génération, j’étais séduit par l’utopie soviétique [2]. [...] Mes désillusions successives en ce qui touchait le Parti atteignirent un stade aigu en 1935, année qui vit l’assassinat de Kirov, les premières purges et les premières vagues de la Terreur qui devait éliminer la plupart de mes camarades. Ce fut pendant cette crise que je commençai d’écrire Spartacus, l’histoire d’une autre révolution dénaturée. Il me fallut quatre ans pour venir à bout de la rédaction de ce livre, qu’une série d’interruptions transforma en véritable course d’obstacles. La guerre civile espagnole éclata dans l’année qui suivit le début de ce travail ; prisonnier des troupes franquistes, je passai quatre mois en prison et je ne pus faire autrement que d’écrire un livre d’actualité sur l’Espagne [3]. Entretemps, je me retrouvai à court d’argent et dus me contenter d’un travail purement alimentaire. J’achevai ce livre à l’été 1938, quelques mois après avoir quitté le Parti.

Après chacune de ces interruptions, le retour au premier siècle avant J.-C. m’apportait la paix et la détente. Il s’agissait moins d’une évasion dans le temps que d’une forme de thérapie active qui m’aidait à clarifier mes idées en raison des parallèles évidents existant entre le Ier siècle de l’ère chrétienne et l’époque que je vivais. Ce fut, en effet, un siècle d’effervescence sociale, de révolutions et de soulèvements de masse. Leurs causes elles-mêmes rendaient un son familier ; on retrouvait l’effondrement des valeurs traditionnelles, la brusque transformation du système économique, le chômage, la corruption, et une classe dominante ayant amorcé son déclin. Seul ce contexte spécifique explique qu’une bande de soixante-dix gladiateurs ait pu en quelques mois prendre les proportions d’une armée et tenir deux années durant l’Italie sous sa domination.

Comment expliquer, dans ce cas, l’échec de la révolution ? Les causes en étaient évidemment très complexes, mais un facteur ressortait clairement : Spartacus fut la victime de la « loi de déviation » qui contraint nécessairement le leader en quête de son utopie à être « impitoyable au nom de la pitié ». Spartacus hésite néanmoins devant l’ultime étape : la crucifixion des Celtes dissidents et l’instauration d’une tyrannie implacable ; parce qu’il hésite, il condamne sa révolution. Dans le Zéro et l’Infini, le commissaire bolchevique Roubachof adopte l’attitude inverse et s’en tient jusqu’au dernier moment à cette « loi de déviation », mais pour découvrir en fin de compte que « la raison livrée à elle-même était une boussole faussée, conduisant par de tortueux méandres, si bien que le but finissait par disparaître dans la brume ». Ces deux romans se répondent donc, les deux démarches aboutissant à un tragique cul-de-sac. » (pp. 343-347, in Spartacus, Editions J’ai Lu, 1984)

Réfugié en Grande-Bretagne (1941) - où il reste jusqu’à sa mort - , il devient très proche de George Orwell. Ce dernier a d’ailleurs publié un important article (voir pp. 299-312, Essais, articles, lettres, Tome 3) sur son ami. S’il partage sa critique du stalinisme, il lui reproche son pessimisme politique, son incapacité à proposer une issue ... qui conduira bientôt Koestler vers des positions conservatrices : « Il se peut qu’une certaine quantité de souffrance soit inhérente à la condition humaine ; il se peut que l’homme n’ait jamais, entre deux maux, qu’à choisir le moindre ; il se peut que le socialisme ne vise pas à rendre le monde parfait mais seulement meilleur. Toutes les révolutions sont des échecs, mais il y a différentes sortes d’échecs. C’est parce qu’il refuse de reconnaître cela que Koestler s’est provisoirement engagé dans une impasse. »

Devenu, pour ses anciens camarades, un traître, attaqué de toute part, il poursuit pourtant son chemin avec cette vigueur qu’il emploiera jusqu’à sa mort pour combattre l’imposture stalinienne ou pour lutter contre la peine de mort. Il écrivait, en février 1950 : « L’horreur instinctive du renégat est un sentiment très répandu ... Même ceux qui reconnaissent, en principe, l’existence de considérations pouvant obliger un homme à passer outre à ses fidélités et qui admettent la justification éthique d’un acte de renoncement, même ceux-là éprouvent une répugnance esthétique au spectacle de l’acte lui-même. Les gens ne s’indignent pas qu’on trahisse l’humanité au nom d’une cause séduisante, mais ils se détournent avec mépris de celui qui quitte son club ou son parti. » (New York Times, in Les Militants, p. 109)

Dans ces tragiques moments de la pire contre-révolution de l’histoire, très peu d’individus ont eu la force de résister, de faire la critique du passé sans abandonner les positions révolutionnaires. Ceux qui y sont parvenus dans les années 1940-1960 ne sont qu’une poignée. Koestler, comme Orwell, n’avaient pas été trempés par le travail militant des années révolutionnaires. Aussi eurent-ils une trajectoire bien différente des irréductibles de l’Opposition russe ou des militants italiens de Bilan.

Pour un panorama plus complet de la vie de Koestler, on peut lire ses Œuvres autobiographiques. Interrogé sur sa façon d’écrire, Koestler pensait que la qualité de ses essais se trouvait dans la simplicité : "Je crois savoir rendre de façon relativement simple des notions scientifiques complexes et difficiles. Une sorte de tour de main pour trancher dans l’abstraction jusqu’à la moelle, lui retirer sa graisse. Une certaine clarté qui, je l’espère, n’est pas superficielle. Le goût des bonnes métaphores qui donne une image visuelle des concepts les plus abstraits".


Œuvres :

— KOESTLER Arthur, La pulsion vers l’autodestruction, l’Herne 2006 ;

— KOESTLER Arthur, Le zéro et l’infini, Calmann-Levy, 2005 ;

— KOESTLER Arthur, Spartacus, Calmann-Levy, 2005 ;

— KOESTLER Arthur, Croisade sans croix, Calmann-Levy, 2005 ;

— KOESTLER Arthur, The Invisible Writing. The Second Volume of an Autobiography : 1932-40, Arrow/ Vintage, 2005 ;

— KOESTLER Arthur, Arrow in the Blue. The First Volume of an Autobiography : 1905-31, Arrow/ Vintage, 2005 ;

— KOESTLER Arthur et CAMUS Albert, Réflexions sur la peine capitale, Gallimard, 2002 ;

— KOESTLER Arthur, Le cri d’Archimède, Diderot multimédia, 1998 ;

— KOESTLER Arthur, Les militants, Les 1001 et une nuits, 1997 ;

— KOESTLER Arthur, Génèse et folie de l’homme. Somnambulisme, Calmann-Levy, 1994 ;

— KOESTLER Arthur, Analyse d’un miracle : naissance d’Israël, Calmann-Levy, 1994 ;

— KOESTLER Arthur, Le démon de Socrate, Calmann-Levy, 1994 ;

— KOESTLER Arthur, Face au néant. Essais, 1968-1973, Calmann-Levy, 1994 ;

— KOESTLER Arthur, Les hommes ont soif, Calmann-Levy, 1994 ;

— KOESTLER Arthur, Oeuvres autobiographiques, Robert Laffont, 1994 ;

— KOESTLER Arthur, Dialogue avec la mort .... Journal d’un condamné à mort prisonnier des fascistes pendant la guerre civile espagnole, Albin Michel 1993 ;


Bibliographie indicative :

— CESARINI David, Arthur Koestler : The homeless mind, Arrow/ Vintage, 2000 ;

— DEBRAY-RITZEN, Arthur Koestler. Un croisé sans croix, essai psycho-biographique sur un contemporain capital, l’Herne, 1987 ;

— LAVAL Michel, L’homme sans concessions. Arthur Koestler et son siècle, Calmann-Levy, 2005 ;

[1] Périodique anglais dont la ligne éditoriale était, officieusement, celle du parti libéral avec une tendance antifasciste.

[2] Voir le recueil collectif Le Dieu des Ténèbres, Editions Calmann-Lévy 1950, qui regroupait des textes de Koestler, d’Ignazio Silone, Richard Wright, André Gide, Louis Fisher et Stephen Spender.

[3] Le Testament espagnol.