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1952-09-07 : Marc Chirik à Jean Malaquais
Rémunération du travail au Vénézuela, travail littéraire ou travail politique
[21 septembre 2007] : par hempel

Caracas 7 septembre 1952

Mes très chers Sally et Jean,

Enfin reçu votre lettre (...) Récapitulons ou plutôt résumons ensemble si vous le voulez bien. Actuellement ma situation dépend de S. Aussi gentil et brave soit-il, il ne me doit rien, et je ne peux rien exiger de lui. Il calcule d’après ses intérêts. J’aime d’ailleurs mieux que çà soit ainsi. Il ne demande pas mieux que de m’aider à condition que cela soit dans ses intérêts, ou tout au moins ne lui porte pas préjudice. Ce qui est tout à fait normal. Voyons donc ses intérêts : une petite fabrique avec 4 ouvriers. Il n’a besoin franchement d’aucun homme de confiance pour le seconder. Son entreprise est du genre artisanale qui ne travaille pas en série, mais exécute au fur et à mesure un travail de commandes. Arrive une commande d’une fenêtre, d’une porte par exemple. Il fait le dessin et le devis. Une fois accepté, il met un ouvrier qualifié, un ajusteur-mécanicien qui exécute le travail. Le travail fini, l’ouvrier traîne, bricole dans l’atelier jusqu’à ce qu’une autre commande arrive. C’est du travail à la main. Les quelques machines, perceuse ou coupeuse-scie, ne sont que des auxiliaires du travail manuel. Je ne sais pas si vous saisissez bien, mais le type même de l’entreprise artisanale d’autrefois. Dans une telle entreprise il n’y a de place que pour le compagnon très qualifié, et le manoeuvre aide-compagnon.

Que paye-t-il à ses ouvriers ? 15 bolivars par jour ! C’est un salaire très bas, même pour Caracas où le salaire moyen d’un ouvrier qualifié est de 20 ou même plus par jour. Mais il s’arrange quand il a une bonne commande pour donner le travail à forfait à l’ouvrier. Ce dernier l’exécute plus rapidement en faisant des heures supplémentaires, parfois 2-3 heures par jour. L’ouvrier arrive ainsi à se faire 25 bolivars par jour. S. y gagne aussi dans l’affaire et tous sont contents. En ce qui me concerne, et sans trop de modestie, je me considère capable de m’adapter à bien des travaux, mais surtout pour ce qui est de travaux exigeant l’intelligence, la responsabilité, l’organisation, mais ici il ne s’agit de rien de tout cela, mais uniquement d’une grande qualification manuelle, qui ne demande rien d’autre sur une longue durée de pratique. Un ouvrier ajusteur manuel (j’insiste car il y a une grande différence avec l’ajusteur qui travaille sur les machines) se forme après 3-4 années de travail. Je ne peux donc prétendre rendre à S. un service égal à un quelconque de ses ouvriers, et il ne peut avoir d’intérêts à ma présence. Si, dans ces conditions il est prêt à m’offrir (au futur car pour le moment il n’en est strictement rien - je ne fais que vivre chez lui, un point c’est tout) le salaire d’un ouvrier, c’est davantage par amitié que par besoin. Or ce salaire de 450 bolivars par mois environ est juste le prix mensuel du loyer. Et franchement il n’y a aucune raison de demander à S. de prélever sur ses bénéfices qui s’élèvent, me dit-il, à trois mille bolivars par mois, pour m’être agréable. Qu’on le veuille ou non, du moment que je travaille chez lui, il y a un rapport d’affaires, et il fait le salaud de patron. Vous avouerais-je que je n’ai pas l’intention, ni la force à 46 ans de commencer à apprendre pendant 4 ans un métier, pour être à 50 ans un ouvrier qualifié ? Me mettre pendant des années à apprendre un nouveau métier - effort physique en correspondance - gagner le minimum vital - et être l’obligé ! Cocu, battu et content ! Renoncer pendant ce temps à vivre, penser, écrire. C’est vraiment payer trop cher. Et tout çà pourquoi ? Pour sauver éventuellement ma peau ? Mais que vaudrait ma peau, ma personne cinq ans après un tel régime ? Mieux vaut oui mille fois mieux, faire, tant que le peux encore, quelques réunions, quelques exposés, quelques articles, former quelques camarades, çà aurait un sens et un bilan nettement plus positif.

Mais à toi Jean, et en passant, je ne partage pas ton avis sur ce que tu m’as écrit dans une lettre récemment où tu as exprimé le regret de me voir gaspiller vainement mes forces dans des exposés pour quelques personnes. On peut difficilement mesurer, et dire exactement où commence le « gaspillage ». Mais je t’accorde qu’il aurait été plus positif, plus valable de faire un travail de fond, une oeuvre théorique élaborée, en supposant que j’en sois capable. Evidemment çà serait souhaitable, mais pour çà il faut des conditions. Ce n’est pas à toi qui, pourtant, est autrement plus capable que moi d’écrire, que je dois le démontrer. Il me souvient d’un début de tes relations avec A. Gide - qui s’exaltait sur la vie des ouvriers, leur permettant de sentir et de la traduire en oeuvre littéraire. Tu lui avais écrit, si je me souviens bien, que pour être écrivain, l’ouvrier a besoin de temps libre, c’est à dire avant tout de ne plus être ouvrier.

En tout cas, et pour revenir à Caracas. Ce n’est sûrement pas dans ces conditions que je pourrais écrire, non une oeuvre, mais même une seule ligne. Je ne parle déjà pas des bêtises de S. Sa peur, obsessionnelle pour tout ce qui est écrit (...) Je crois, mes chers, que dans votre désir si bien attentionné, vous avez surestimé les possibilités qu’offrait S.. Vous l’avez même je crois jugé sévèrement, trop durement, en exigeant de lui ce qu’il ne pouvait donner.

(...) Bien réfléchi, bien examiné, je ne vois pas de solution ici au Vénézuela. Et, dois-je le dire, à mon grand regret. Alors quoi ? Attendre encore, patienter encore ? Combien de temps ? Dois-je vous dire que je deviens avare du temps qui s’écoule. Peut-être est-ce un sentiment de vieillesse mais j’accorde maintenant des prix élevés à chaque mois. Je ne tiens pas à rester séparé de Clara et du petit encore de longs mois....(...)

Te concernant plus directement, Cousin, comme à son habitude, ne fait pas d’allusion, mais s’exprime franchement. Carrément. Voilà textuellement ce qu’il écrit : « Toute l’attention de nos amis s’est reportée sur des travaux d’ordre intellectuel, sinon littéraires. Antoine, parait-il, serait disposé à abandonner le roman lorsqu’il aura terminé celui qu’il a en train. C’est une bonne chose sans doute, à condition de ne pas donner dans « l’essai » au sens français, où la plupart des romanciers contemporains prennent leur retraite ! Camus, Malraux, Sartre, Monnerot, etc... Ces sont ses affaires bien sûr, mais c’est la mienne aussi que de lui souhaiter des activités moins frivoles ».

Il n’y a rien ici de méprisant, mais un avis, un jugement de valeur porté sur l’activité littéraire dans notre époque. Tu n’es peut-être pas très éloigné de penser comme lui. C’est pourquoi tu écris ! « Comme je hais ce métier d’écrivain ». Que le fait d’écrire puisse être un besoin, un fait d’ordre psychologique, un besoin profond de son « moi », avec tout ce que cela contient de problème et de débats intérieurs, personne, et certainement encore moins Cousin, ne le nie et le méprise. Tu sais peut-être que Cousin faisait partie pendant toute une période du groupe surréaliste de Breton-Peret, qu’il a lui-même des faiblesses littéraires. Il se prononce en partie en connaissance de cause. Ce qui est un fait que nous ne pouvons pas nier, c’est la tendance, le danger très réel chez l’écrivain de ramener le problème social objectif dans le cadre affectif subjectif, et de le traiter comme tel. (...)

J’apprends que Philippe a écrit une lettre redemandant à réintégrer le cercle. Je suis content, mais j’appréhende un peu son esprit facilement porté à un faux intellectualisme et à une attitude un peu suffisante. Surtout je déplore sa tendance à la spéculation, ses brusques enthousiasmes pour des « découvertes ». J’attends des précisions sur sa lettre et sur l’entrevue qu’il a eu avec Pierre. (...) Qu’en est-il de vos relations avec Mailer. Il semble qu’il s’est éloigné de nous. A vous lire bientôt.

Fraternellement à vous.

Votre Marc.