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JANOVER Louis (2008) : À propos de la réédition des « Pages choisies » de Karl Marx
Avertissement à l’édition 2008 des deux volumes de la Petite Bibliothèque Payot
[10 juillet 2008] : par eric

Peu de temps après la parution de ces Pages en 1970 aux Éditions Payot, voilà près de quarante ans, un ouvrage fondamental de Maximilien Rubel a été publié dans la collection « Critique de la politique », dirigée par Miguel Abensour : il s’agit de Marx critique du marxisme, recueil d’articles qui s’échelonnent de 1957 à 1973. Il contient la quintessence d’une pensée iconoclaste qui se déploie dans ces textes dans deux directions : Marx critique du vrai capitalisme, mais aussi Marx critique du capital planifié, autrement dit « du faux socialisme, d’une imposture idéologique qui, tragique ironie du sort, se pare du nom du premier critique scientifique des idéologies ». Le lecteur qui veut prolonger la lecture de l’Introduction de Rubel à ces Pages choisies de Marx et en approfondir certains points peut se reporter à cette somme critique qui date de 1974, et dont une réédition a été faite en 2000 dans la Petite Bibliothèque Payot. Il peut également consulter dans la collection Économies et Sociétés, revue de l’Institut de sciences mathématiques et économiques appliquées, la série Études de marxologie, dirigée par Maximilien Rubel, et dont les trente et un numéros publiés jusqu’à sa mort, en 1996, constituent une somme inégalable du point de vue d’une étude « critique » de l’œuvre de Marx : elle fut menée en effet en toute indépendance des idéologies qui se disputaient alors sur le terrain politique en excipant de leur indépendance « scientifique ».

Dans le domaine de l’édition des Œuvres de Marx, il nous faut également compléter les indications données à la fin de chacun des volumes. En effet, aux deux tomes parus dans la Bibliothèque de la Pléiade : vol. I, Économie I, 1963, et vol. II, Économie II,1968, et qui ont servi de référence dans ce choix sous le sigle : PL. Ec., I et II, se sont ajoutés deux autres tomes : vol. III, Philosophie, 1982, et vol. IV, Politique I, 1994. Pour respecter la structure de l’édition originale, où seuls la traduction en français du Capital, revue par Marx, et les textes écrits directement par lui en français renvoient à l’édition de la Pléiade, et pour ne pas surcharger de références les extraits choisis, nous avons pris le parti de n’y rien ajouter. Mais le lecteur trouvera dans les textes et ouvrages recensés dans la table bibliographique des éditions originales et de leurs sigles en fin d’ouvrage l’indication des volumes et des pages qui se rapportent aux extraits cités (sigles : PL. Ec., I, et Ec., II, PL. III, PL. IV).

La Bibliographie des œuvres de Karl Marx, parue chez Marcel Rivière en 1956, et complétée par un Supplément en 1960, visait à établir une bibliographie complète de l’œuvre de Marx. Ce travail de pionnier, resté forcément incomplet, n’en demeure pas moins un instrument de réflexion indispensable, car il offre un aperçu des circonstances dans lesquelles tel ou tel texte a été rédigé et du sort posthume de l’œuvre, à travers le travail d’édition d’Engels et de l’école marxiste (Eleanor Marx-Aveling, Mehring, Kautsky, Riazanov, etc.).

Un mot sur une édition de référence dont Maximilien Rubel a pu voir le changement de signe. Dans les années 1970 a commencé à Berlin et à Moscou l’édition complète des Œuvres de Marx et d’Engels, la Marx- Engels-Gesamtausgabe. Se produisent alors en URSS les événements que l’on sait, avec des conséquences que l’on peut deviner sur les institutions chargées de mener à bien ces travaux. En 1990, l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam, détentrice du fonds de manuscrits le plus important de Marx et d’Engels, et la Maison Karl Marx de la fondation Friedrich-Ebert ont été à l’initiative, avec les institutions éditrices, de la Fondation internationale Marx-Engels, L’Internationale Marx- Engels-Stiftung. C’est à l’IMES qu’incombe désormais la charge d’éditer la MEGA, édition historique et critique de tous les écrits de Marx et d’Engels, le plan éditorial prévoyant la fin de cette gigantesque entreprise pour les années 2025. Marx est mort en 1883. Si le processus suit son cours « normal », plus d’un siècle aura donc été nécessaire pour que le lecteur puisse avoir accès à l’œuvre intégrale de Marx dégagée de sa gangue idéologique.

Un document de l’IMES d’octobre 1991 nous apprenait que « la stricte obédience de la MEGA au parti jusqu’en 1989 n’a pas joué en faveur de la qualité scientifique », la recherche étant subordonnée à un « consensus spontané du groupe dans le cadre marxiste-léniniste prescrit ». D’où le choix par l’Akademie Verlag de « critères éditoriaux » libérés des exigences de la maison d’édition Dietz Verlag et l’impératif de « dépolitisation, internationalisation, académisme » adopté pour la mise en œuvre du nouveau plan de travail.

Cette extravagante histoire, qui n’a pas d’autre exemple dans le temps, est désormais présentée avec la prudence euphémisante des chercheurs qui soit ont été à un titre ou à un autre partie prenante dans cette mise sous tutelle de Marx, soit veulent ignorer ce à quoi elle renvoie, ce qu’elle a vraiment signifié, et ce qu’il en est encore de ses conséquences sur le mouvement ouvrier, sur la conscience de cette classe à laquelle Marx pensait que son œuvre s’adressait en premier lieu. Revenir à ces Pages, où la Sociologie critique, mise en lumière dans le tome I, ne prend sens que par la finalité désignée par le tome II, Révolution et socialisme, c’est percer à jour une histoire en partie occultée, car elles font ressortir de manière éclatante cet enjeu historique, ce qui rendait plus urgente que jamais cette réédition.

C’est pourquoi aussi il est indispensable de renvoyer ici à deux textes qui sont en quelque sorte l’ultime réflexion de Maximilien Rubel sur le destin d’une œuvre dont il avait suivi sur près d’un siècle le destin et qu’il avait, disons-le, sauvé de la noyade dans les eaux glacées de l’obscurantisme distillé par tous les marxismes d’Etat : « Les infortunes de la MEGA », Études de marxologie, n° 28-29, 1991, p. 207-219 ; et « Une MEGA postmarxiste », Études de marxologie, n°30-31, 1994, p. 357-362. Citons en conclusion ces lignes tirées de ce second texte : « Les avatars de ces entreprises avortées illustrent tragiquement la carrière posthume d’une théorie, voire d’une philosophie qui, en tant que critique radicale d’un monde aliéné parce que dominé par le mode de production capitaliste et de gouvernement étatique, offre elle-même la clef de son propre échec. Tout compte fait, le destin d’une édition de Marx en URSS a coïncidé avec le sort de la Marx-Engels-Gesamtausgabe. »

Quel sera le sort de la nouvelle édition « académique » si on la rapporte au sujet historique dont Marx et Engels espéraient faire entendre la voix au lieu de substituer à elle les commandements d’un parti, fût-il autoproclamé communiste et défini comme marxiste ? Rendre la parole à Maximilien Rubel en mettant à nouveau ce Marx critique du marxisme à la portée du lecteur, c’est à la fois poser la question et apporter les « éléments de culture » qui permettent d’y répondre.


Sur le site :

— Pages choisies, vol. I : Sociologie critique ;

— Pages choisies, vol. II : Révolution et socialisme ;