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ITKINE Sylvain ( 1908 - 1944 )
« Diable écarlate », homme de théatre et résistant français
[8 décembre 2008] : par eric
Nous reprenons cette notice biographique de la Galerie-Librairie Alain Paire, avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Il était né à Paris en décembre 1908. Ami d’Eluard et des surréalistes, Sylvain Itkine fut en 1937 le metteur en scène d’une version d’Ubu enchainé complétée par des décors de Max Ernst. Fondateur à Marseille, entre 1940 et 1942, d’une coopérative ouvrière qui s’appelait « Les Croque-Fruits », il fut à Lyon le dirigeant d’un réseau de résistants assassinés par la Gestapo en août 1944.

Fils d’immigrés juifs originaires de Lithuanie, il avait quitté l’école à l’âge de 14 ans, suivi à Paris des cours du soir pour devenir comédien et metteur en scène. S’il lui avait été donné de vivre au lendemain de la seconde guerre mondiale, Sylvain Itkine aurait eu en lui suffisamment de finesse, d’envergure et de capacités humaines pour devenir l’homologue d’un Jean Vilar ou bien d’un Roger Blin.

Un Diable écarlate qui travailla avec Jean Renoir.

Pendant les grèves du Front Populaire, Sylvain Itkine dont les convictions politiques relevaient de la Quatrième Internationale, était proche du groupe d’agit-prop Octobre lancé par Jacques Prévert. Les acteurs-chanteurs qu’il avait regroupés - des moins de vingt ans, l’un d’entre eux s’appelle Françis Lemarque - diffusaient dans les rues et dans les usines occupées par les grévistes, des spectacles, des chansons et des poèmes. Sur des photographies prises en mai 1935 par David Seymour et Willy Ronis, on aperçoit de jeunes militants hardiment juchés avec des porte-voix sur le Mur des Fédérés du cimetière du Père Lachaise : ils ont des pantalons et des pull-overs bleu marine sur lesquels on déchiffre le nom de guerre du groupe d’Itkine, Mars écrit en grosses lettres rouges.

Au cinéma, Sylvain Itkine figure brièvement pour des troisièmes rôles chez Marcel L’Herbier et Abel Gance, dans Gueule d’amour de Jean Gremillon ainsi que dans plusieurs films de Jean Renoir : dans Les Bas Fonds, dans La Vie est à nous, dans La Chienne où il joue le rôle de l’avocat d’un ennemi intime de Michel Simon ainsi que dans Le Crime de Monsieur Lange. L’une de ses apparitions relève de La Grande Illusion. Dans la forteresse régie par Eric Von Stroheim, Itkine incarne fugitivement la silhouette du lieutenant Demolder dont Jean Gabin se moque copieusement. Au lieu de songer à l’évasion, ce détenu préfère se consacrer à la lecture et aux traductions d’un énorme volume de Pindare qui part en lambeaux et dont il ne se sépare jamais.

Puisque son animateur aimait profondément le théatre elisabethain, la Compagnie d’Itkine s’appelait Le Diable écarlate ; elle interpréta Le Coup de Trafalgar de Roger Vitrac ainsi qu’un montage de poèmes composé pour une conférence de Paul Eluard. La plus forte de ses créations fut programmée pendant l’Exposition Internationale de septembre 1937, la mise en scène d’une version d’Ubu enchainé [1], avec des décors imaginés par Max Ernst et Jean Effel : parmi les acteurs qui jouaient la pièce de Jarry, il y avait Roger Blin, Marcel Jean et Abel O’Brady. A la fin de l’été 1940, quand survint l’exode, Sylvain Itkine retrouva à Marseille ses amis surréalistes : entre autres, André Breton, Victor Brauner et André Masson qu’il fréquenta sur la terrasse de ce café du Vieux Port qui s’appelait Le Brûleur de loup, ou bien dans les espaces de la Villa Air Bel et de la Campagne Montredon.

La coopérative de la rue des Treize Escaliers

A Marseille, Itkine continua de faire du théatre avec Louis Ducreux et sa troupe du Rideau Gris : il participa aux répétitions et aux premières représentations, du 19 au 25 septembre 1940, de Musique légère, une pièce dont Ducreux était l’auteur et Wakhévitch le décorateur. On l’aperçoit sur plusieurs photographies d’Henriette et André Gomez, prises dans les abords de la Villa Air Bel où André Breton et Victor Serge attendaient les visas pour les Etats-Unis qu’allait leur procurer Varian Fry [2]. Pendant une vente aux enchères quelque peu mythique - des tableaux dont les auteurs pouvaient être Wifredo Lam et Max Ernst étaient suspendus aux branches d’un platane de la banlieue de Marseille - Sylvain Itkine joue le rôle du commissaire-priseur. En janvier 1941, on reconnaît sa fine silhouette, son sourire et son crâne à demi-chauve lors d’une corvée de bois effectuée en compagnie de Jacques Herold, d’André Breton et de sa fille Aube. Le sol est recouvert de neige, les trois hommes portent joyeusement sur leurs épaules des bûches destinées à la cheminée de la Villa.

Près de la Porte d’Aix et de la Place Marceau, dans un immeuble qui n’existe plus, puisqu’il se trouvait du côté de la rue des Treize escaliers que l’on détruisit pour aménager des raccords d’autoroute, Sylvain Itkine fut l’âme pensante, la colonne vertébrale d’une insolite entreprise, la coopérative autogestionnaire des Croque-Fruits. Le travail manquait, les hôtels étaient bondés, les loyers onéreux. Un flot grandissant de transfuges et d’intellectuels se réfugiait dans les parages du Pont Transbordeur : parmi eux, des jeunes et des vieux, des anxieux ou bien des insouciants, des apatrides, des comédiens, des médecins ou des avocats qui ne pouvaient plus exercer, des écrivains et des militants déracinés qui ne savaient pas comment se cacher et se comporter pendant cette funeste époque. En ce temps-là, comme l’affirmait avec une force sans égale David Rousset [3], « Auschwitz et Marseille sont alors les seules portes ouvertes de l’Europe ».

Lucien Itkine, le frère aîné de Sylvain avait une formation de chimiste. Il imagina la formule d’une friandise rudimentaire, facile à fabriquer et commercialiser, "le fruit mordoré", un mélange à la fois savoureux et nutritif de dates dénoyautées et de pâtes d’amandes. Des aides d’amis proches et des emprunts permirent de louer un local et des machines ; les premiers coopérateurs acceptèrent de ne pas être rétribués pendant les premiers jours pour faire démarrer l’entreprise. La demande excéda immédiatement l’offre, le marché local permit d’embaucher rapidement une soixantaine et bientôt plus d’une centaine d’employés.

Des groupes de sept personnes sans qualification particulière se succédaient deux fois par jour : ils venaient broyer, mélanger, enrouler, couper et empaqueter la matière première. Trois heures de travail étaient requises pour confectionner un quota de 3.500 bouchées : la tâche n’était pas épuisante, la besogne pouvait être achevée en deux heures et demi. Exception faite pour les trois dirigeants de l’entreprise - Itkine, Guy d’Hauterive et Jean Rougeul - qu’il soit commercial ou simple executant, chaque croque-fruitier touchait le même salaire : 80 francs par jour, mieux qu’un ouvrier marseillais, de quoi vivre aisément tout en dormant à l’hôtel.

Au total, plus de 200 croque-fruitards, des obscurs ou bien des passants considérables profitèrent de l’hospitalité de cette chaleureuse phalanstère. Voici déja quinze ans, des témoins à la fois précis et émouvants que j’ai longuement rencontrés, un neveu de José Corti [4] qui s’appelait Jacques Berthelot ainsi que le couple d’André et Ginette Thierry, m’ont raconté que sur fond de menace et d’angoisse, ils avaient vécu grâce au projet des proches d’Itkine quelques-unes des plus belles heures de leur vie, une inoubliable séquence d’amitié, de tendresse et de solidarité. Survenaient et puis disparaissaient dans l’espace de la coopérative des personnages pas du tout conformistes, des femmes de grande beauté comme Lola Mouloudji, Sylvia Bataille et Yannick Bellon ainsi que des gens de théatre comme Madeline et Jean Mercure, Louis Arbessier qui fut doyen de la Comédie Française, Françis Lemarque, Fabien Loris, Barbara et Léo Sauvage. Parmi les peintres, on relève les noms de Jacques Herold [5] qu’une photographie représente en train de confectionner des bâtonnets de friandise, Frédéric Delanglade, Georges Malkine, Joseph Nadjari, Oscar Dominguez et Serge Vlady. Du côté des écrivains, on rencontre Jean Malaquais qui fut un Prix Renaudot pour son roman Les Javanais, des proches du surréalisme comme Benjamin Péret, Gilbert Lely et Jean Ferry. un Satrape du Collège de Pataphysique de l’après-guerre, présent à Marseille en compagnie de sa femme Lila.

Des réfugiés issus des mouvements des Auberges de Jeunesse comme la soeur d’Itkine, Georgette Gabai, ou bien des militants de l’extrême-gauche comme Josep Rebull et Marc Chirik, de très nombreuses personnes que l’occupation allemande révoltait transitaient par la rue des Treize-Escaliers. Les coulisses de l’entreprise travaillaient ardemment pour des objectifs que la police de Vichy ne pouvait pas tolérer. Comme l’explique après-guerre un rapport rédigé par Françis Crémieux, les commerciaux des Croque-Fruits fournirent dés avant novembre 1941 au mouvement Combat « une inappréciable couverture sociale, en l’espèce un statut de représentant en confiserie, permettant de justifier vis à vis de la police leurs déplacements. Sous prétexte de visiter les épiciers, boulangers, débits de tabac, nous pouvions nouer les fils de la Résistance, déposer les paquets de tracts, prendre des contacts, tout en faisant remplir des carnets de commandes pour le Croque-Fruit ».

En face de Klaus Barbie, quelques jours avant la Libération...

Un roman de Léo Malet s’en fait l’écho, plusieurs descentes de police et perquisitions inquiètèrent dés l’été de 1942 les amis d’Itkine qui fermèrent l’entreprise en décembre, lorsque les allemands occupèrent Marseille. La phalanstère se dispersa, Itkine et ses proches - parmi eux, sa compagne Robine Balhoul qu’il avait rencontrée rue des Treize Escaliers - se réfugièrent d’abord au Grand Serre, un village de la Drôme, ensuite à Lyon. Sylvain Itkine s’impliqua totalement dans la lutte contre l’occupant, accepta de diriger un réseau de renseignements qui oeuvrait avec Yves de Boton pour le compte du MUR, le mouvement de résistants d’Alban Vistel .

Son drame se noua à la fin de juillet 1944, pendant les ultimes journées qui précèdèrent la Libération. Une secrétaire de son réseau était une agent infiltrée qui travaillait pour un officier allemand, le Capitaine Evans : des arrestations, des emprisonnements à Montluc, des interrogatoires, la torture et des fusillades anéantirent le petit groupe de ses amis. Sylvain Itkine refusa de parler et fut très probalement assassiné par des proches de Klaus Barbie, présent à cette époque dans les locaux de la Gestapo de Lyon, près de la Place Bellecour. Son frère Lucien fut convoyé dans l’un des derniers trains qui emmenait les déportés vers les camps. La personne qui avait provoqué leur arrestation, Claire Hettiger, dite "Danny" fut d’abord condammée à mort, ensuite grâciée.

Mort sans sépulture, Sylvain Itkine est de toute évidence l’un des plus rayonnants et des plus tragiques témoins de ce que pouvaient être la générosité et l’inventivité de "la civilisation surréaliste". Roger Blin qui fut son ami proche et dont plusieurs de ses échanges de lettres avec Itkine sont conservés dans les archives de l’Imec, écrivait à son propos : « je n’ai rencontré personne qui ait été déçu par Sylvain ». En avril 1948, Benjamin Péret qui avait pu s’exiler au Mexique, racontait dans un entretien qu’il donna lors de son retour en France que « quelque chose s’était perdu pendant cette guerre, quelque chose de gai, de léger et d’étourdi ».

Alain PAIRE


Sur la toile :

— L’article original et ses nombreux liens ;


Crédits iconographiques :

— Portrait de Sylvain Itkine, archives privées d’Alain Paire.

[1] Cf. "Une mise en scène surréaliste de Sylvain Itkine", article d’Henri Behar, Revue d’Histoire du théatre, 1972.

[2] Pour Varian Fry, il faut se procurer la réédition de ses mémoires Livrés sur demande, Éditions Agone, préface de Charles Jacquier.

[3] Dans sa préface à La Filière marseillaise / Un chemin vers la liberté sous l’occupation de Daniel Bénédite (éd. Clancier Guénaud).

[4] Dans ses Souvenirs désordonnés, José Corti raconte l’histoire des Croque-Fruits ainsi que l’action de son neveu dans la Résistance à Marseille.Les éditions Corti ont publié en 1985 l’une des pièces de théatre d’Itkine, Don Juan satisfait.

[5] Dans "Etat de piège/ La filière marseillaise de Varian Fry" , un documentaire de Teri Wehn Damisch, on aperçoit et on écoute avec son merveilleux accent roumain Jacques Herold qui évoque pendant quelques secondes son séjour chez les Croque-Fruits.