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1918-12-25 : Rosa Luxemburg à Clara Zetkin
Situation bouillonnante à Berlin et au journal - Relations avec l’USPD
[28 décembre 2008] : par eric

Très chère Clara,

C’est aujourd’hui, depuis Breslau [1], la première fois que je suis assise à mon bureau pour t’adresser mes vœux de bon Noël. Comme j’aurais préféré venir te voir ! Mais il ne saurait en être question car je suis enchaînée à la rédaction ; chaque jour, je suis à l’imprimerie jusqu’à minuit pour surveiller également la mise en page ; en plus, par ces temps troublés, c’est seulement à dix ou onze heures du soir que nous recevons les informations et les indications les plus urgentes, qui exigent qu’on réagisse immédiatement. Ajoute que nous avons presque chaque jour à partir des premières heures de la matinée des conférences et des discussions, entre-temps, en plus, les réunions publiques, et, pour changer, tous les deux ou trois jours, de « source officielle » une mise en garde pressante que des tueurs nous surveillent, Karl et moi, de sorte que nous ne devons pas coucher chez nous, mais qu’il nous faut chaque nuit chercher refuge ailleurs, jusqu’au moment où tout ça me paraît trop idiot et où je rentre tout simplement de nouveau à Südende [2]. Voilà comment, depuis le premier instant, je vis dans une sorte de tourbillon et de presse qui m’empêche d’avoir ma tête à moi. Je n’ai qu’un tout petit espoir : nous attendons sous peu la venue de Julek Marchlewski. Alors je pourrai peut-être dételer pour un court laps de temps et venir te voir. Ça ne dépend que d’une chose : quand réussira-t-il à passer la frontière [3] ?

Ici la situation se tend, aussi bien vers l’extérieur - vis-à-vis des partisans d’Ebert - qu’à l’intérieur, dans l’USPD. Je suppose que tu reçois à présent régulièrement la Rote Fahne et tu as vu que nous ne cessons de réclamer à grands cris un congrès. Hier nous a été opposé un « refus » formel. Le parti est en pleine dissolution. Ströbel, Haase, Bock 172 ( !), la Freiheit demandent ouvertement qu’on trace une ligne de partage du côté de « la gauche », c’est-à-dire qu’on se démarque par rapport à nous. D’un autre côté, en province, la fusion entre l’USPD et les partisans de Scheidemann bat son plein. La Zietz [4] se comporte actuellement de façon très équivoque ; c’est elle qui a imaginé la « Conférence nationale » aux lieu et place du congrès et qui l’a ainsi torpillé.

Mardi [5] ! hier, s’est naturellement produite encore une « perturbation révolutionnaire ». Une grandiose manifestation a eu lieu devant le château. Sur quoi une partie des manifestants s’est spontanément dirigée vers le Vorwärts et l’a occupé ! On y a trouvé cachées dix-huit mitrailleuses et une auto blindée ! On m’appela alors d’urgence à une réunion et je ne suis rentrée à la maison qu’à onze heures et demie. Aujourd’hui, il me faut de nouveau aller, tout de suite en ville. C’est comme ça tous les jours. Restons-en là : mes amitiés à la hâte.

Mille amitiés.

Ta [6].


Source :

— LUXEMBURG Rosa, J’étais, je suis, je serai ! Correspondance 1914-1919, Textes réunis, traduits et annotés sous la direction de Georges Haupt par Gilbert Badia, Irène Petit, Claudie Weill, Paris, Éditions François Maspero, Bibliothèque Socialiste n°34, Paris, 1977, pp. 367-369 ;

[1] C’est-à-dire depuis sa sortie de son dernier lieu de détention, à Breslau.

[2] Banlieue de Berlin où est domiciliée RL.

[3] Interné en Allemagne en 1916, échangé contre des prisonniers de guerre allemands le 22 février 1918, Julian Larchlewski passe en Russie d’où il revient le 18 janvier 1919.

[4] Louise Zietz, membre du Comité directeur du SPD.

[5] C’est-à-dire la veille, le 24 décembre.

[6] Pas de signature visible.