SMOLNY... [ http://www.collectif-smolny.org ]
KAÏOUROV Victor ( 1876 - 1936 )
Militant bolchevik
[2 mars 2009] : par jo

Cet ouvrier serrurier, au POSDR en 1900, bolchevik dès 1903, dirige le rayon de Vyborg en 1917. Pendant que Chlapnikov tente de se hisser au niveau des responsabilités que lui impose la direction du Parti bolchevik, Kaïourov - avec ses camarades Tchougourine, Khakharev, etc. - dirigeait la seconde révolution, celle de Février, dans la rue.

C’était un militant du rang : « Le 23 février, c’était la « Journée internationale des Femmes ». On projetait, dans les cercles de la social-démocratie, de donner à ce jour sa signification par les moyens d’usage courant : réunions, discours, tracts. La veille encore, il ne serait venu à l’idée de personne que cette « Journée des Femmes » pût inaugurer la révolution. [...] Mais le lendemain matin, en dépit de toutes les directives, les ouvrières du textile quittèrent le travail dans plusieurs fabriques et envoyèrent des délégués aux métallos pour leur demander de soutenir la grève. C’est « à contre-cœur », écrit Kaïourov, que les bolcheviks marchèrent, suivis par les ouvriers mencheviks et socialistes révolutionnaires. [...] « L’idée d’un manifestation mûrissait depuis longtemps parmi les ouvriers, mais, à ce moment, personne ne se faisait encore une idée de ce qui en sortirait. » [...]

Le lendemain, le mouvement, loin de s’apaiser, est doublement en recrudescence : environ la moitié des ouvriers industriels de Pétrograd font grève le 24 février. Les travailleurs se présentent le matin dans leurs usines et, au lieu de se mettre au travail, ouvrent des meetings, après quoi ils se dirigent vers le centre de la ville. [...] Les ouvriers de l’usine Erikson, qui compte parmi les plus modernes du rayon de Vyborg, après s’être assemblés le matin, s’avancèrent en masse, au nombre de 2 500 hommes, sur la Perspective Sampsonovsky, et, dans un passage étroit, tombèrent sur des Cosaques.

Poussant leurs chevaux, les officiers fendirent les premiers la foule. Derrière eux, sur toute la largeur de la chaussée, trottaient les Cosaques. Moment décisif ! Mais les cavaliers passèrent prudemment, en longue file, par le couloir que venaient de leur ouvrir leurs officiers. « Certains d’entre eux souriaient, écrit Kaïourov, et l’un d’eux cligna de l’œil, en copain, du côté des ouvriers ». Il signifiait quelque chose, ce clin d’œil ! [...] L’homme qui avait cligné de l’œil eut des imitateurs. [...] Les cosaques se mirent à répondre individuellement aux questions des ouvriers et même eurent avec eux de brefs entretiens. De la discipline, il ne restait plus que les apparences les plus minces, les plus tenues, avec le danger d’un déchirement évident. Les officiers se hâtèrent d’éloigner leurs troupes de la foule et, renonçant à l’idée de disperser les ouvriers, disposèrent leurs troupes en barrage d’une rue pour empêcher les manifestants de gagner le centre. Et ce fut peine perdue : postés et montant la garde en tout bien tout honneur, les Cosaques ne s’opposèrent cependant pas aux « plongeons » que faisaient les ouvriers entre les jambes des chevaux. La révolution ne choisit pas ses voies à son gré : au début de sa marche à la victoire, elle passait sous le ventre d’un cheval cosaque. [...]

Il n’y eut dans la révolution d’inattendu que le moment où elle se déclencha. En somme, les deux pôles contraires, celui des révolutionnaires et celui du gouvernement, s’étaient soigneusement préparés depuis des années , depuis toujours. [...] Mais l’œuvre du gouvernement avait été, elle aussi, en très grande partie, de machiner d’avance l’écrasement de la deuxième révolution qui s’annonçait. [...] La méthode de répression était ordonnée de la façon suivante : on ferait d’abord marcher la police ; ensuite on lancerait les Cosaques avec leurs nagaïkas [1] ; enfin, à toute extrémité, l’on mettrait en ligne les troupes avec leurs fusils et des mitrailleuses. Ce fut précisément ce plan, application élargie de l’expérience de 1905, qui fut mis en œuvre en Février. Le malheur n’était pas dans un défaut de prévoyance, ni dans une conception vicieuse, mais dans le matériel humain. C’est par là que l’arme devait être enrayée. [...]

Un des authentiques meneurs de ces journées, l’ouvrier bolchevik Kaïourov, raconte que les manifestants s’étaient tous enfuis, en certain point sous les coups de nagaïka de la police à cheval ; alors lui, Kaïourov, et quelques autres ouvriers qui n’avaient pas suivi les fuyards se décoiffèrent, s’approchèrent des Cosaques, le bonnet à la main : « Frères Cosaques, venez au secours des ouvriers dans leur lutte pour de pacifiques revendications ! Vous voyez comment nous traitent, nous, ouvriers affamés, ces pharaons. Aidez-nous ! » [...] Toute l’histoire des combats de rues et des victoires révolutionnaires fourmille de pareilles improvisations. Mais elles se perdent d’ordinaire dans le gouffre des grands évènements, et les historiens ne ramassent qu’un tégument de lieux communs. « Les cosaques échangèrent entre eux des coups d’œil singuliers, dit encore Kaïourov, et nous n’avions pas eu le temps de nous éloigner qu’ils se jetaient en plein dans la mêlée. » Quelques minutes plus tard, devant le perron de la gare, la foule portait en triomphe un Cosaque qui venait de sabrer un commissaire de police. [...]

Les fusillades dirigées sur les manifestants augmentent l’incertitude des meneurs. L’ampleur même du mouvement commence à leur sembler périlleuse. Même à la séance du Comité de Vyborg, le soir du 26, c’est-à-dire douze heures avant la victoire, certains en vinrent à demander s’il n’était pas temps de mettre fin à la grève. Le fait peut sembler surprenant. Mais on doit comprendre qu’une victoire se constate plus facilement le lendemain que la veille. [...] Les Kaïourov et les Tchougourine ont du courage en suffisance, mais, par moments, ce qui les pince au cœur, c’est le sentiment de leur responsabilité devant la masse. [...] Dans ses Mémoires, Chlipanikov, principale figure d’alors au centre des bolcheviks de Pétrograd, raconte que, sur la demande des ouvriers qui voulaient des armes, tout au moins des révolvers, il leur opposait un refus, les envoyant en réclamer aux casernes. Il voulait ainsi éviter des collisions sanglantes entre ouvriers et soldats, en misant exclusivement sur l’agitation, c’est-à-dire sur la conquête des soldats par la parole et l’exemple. [...] A la réunion du matin, chez l’infatigable Kaïourov, une quarantaine de délégués d’usine se prononcèrent en majorité pour la continuation du mouvement. [...] D’ailleurs, cette décision retardait sur les faits : la réunion fut interrompue par une enivrante nouvelle ; les soldats s’étaient soulevés et les portes des prisons avaient été forcées. [...]

Informé dans la matinée du soulèvement des régiments, Khabalov [2]tente d’opposer encore quelque résistance, en envoyant contre les insurgés un détachement sélectionné d’environ mille hommes, nanti des plus draconiennes instructions. Mais le sort de ce détachement s’enveloppe de mystère. [...] Où donc avaient filé les détachements destinés à la répression ? Il n’est pas difficile de le deviner : dès qu’ils se trouvèrent dehors, ils se confondirent avec l’insurrection. Ouvriers, femmes, adolescents, soldats mutinés s’accrochaient de tous côtés aux troupes de Khabalov, les prenant pour de nouvelles recrues ou bien s’efforçant de les convertir, et ne leur donnaient pas la possibilité de se mouvoir autrement qu’avec l’incommensurable multitude. Livrer bataille à cette masse agglutinante, qui ne craignait plus rien, qui se pressait inépuisable, qui pénétrait partout, c’eût été comme faire un assaut d’escrime dans un pétrin ! [...]

Subsiste cependant une grosse question : qui donc a mené l’insurrection ? [...] Le même Stankévitch [3]apporte un témoignage de la plus grande valeur : « A la fin de janvier, j’eus l’occasion de rencontrer Kérensky dans un cercle très intime. Au sujet de la possibilité d’un soulèvement populaire, tous se prononcèrent d’une façon nettement négative, de crainte de voir le mouvement des masses, une fois déclenché, tomber dans des courants d’extrême-gauche et créer ainsi de très grandes difficultés dans la conduite de la guerre. » [...] Mais qu’advenait-il des bolcheviks ? [...] Kaïourov, que nous avons déjà cité, un des leaders du district de Vyborg, affirme catégoriquement ceci : « On ne sentait venir aucun principe directeur des centres du parti ... Le Comité de Pétrograd était emprisonné, et le représentant du Comité central, le camarade Chliapnikov, se trouvait dans l’impuissance de donner des directives pour la journée suivante. » (in Trotsky, HRR, pages 143-186.)

« Au début de l’été 1918 il est chargé de mission en Sibérie. A son retour Lénine l’envoie à Pétrograd, avec une lettre aux Ouvriers de Pétrograd dans laquelle il charge son « vieil ami » Kaïourov d’inviter les ouvriers de Pétrograd affamés à partir en masse dans les campagnes pour s’y ravitailler et combattre les koulaks (lettre du 12 juillet 1918). Huit jours plus tard Lénine appelle Kaïourov à d’autres tâches : sur le front de Kazan c’est la déroute. Les régiments de la V° armée s’enfuient devant les légions tchèques. [...] Quelques jours plus tard, Kaïourov et Tchougourine emmènent sur le front de Kazan un détachement de plusieurs milliers de militants communistes de Pétrograd, le premier de ces détachements de militants qui après avoir fait Février, après avoir fait Octobre, périront sur l’un des huit ou neuf fronts de la guerre civile. » [4]

Début 1919, la disette s’aggrave provoquant des troubles de la faim et le mécontentement des paysans ; « A cette époque, écrit un militant ouvrier, on ne voyait guère de chevaux à Pétrograd : ils étaient crevés, mangés, réquisitionnés ou emmenés dans les campagnes. On ne rencontrait plus ni chats ni chiens [...] les gens se nourrissaient de thé et de galettes de pommes de terre à l’huile de lin. Membre de l’Exécutif du Soviet de Vyborg (Pétrograd), je sais qu’il y eut des semaines entières pendant lesquelles les ouvriers ne reçurent ni pain ni pommes de terre : on leur distribuait des graines de tournesol et des noix [...]. » - « Ce rapport de forces étant donné : les villes affamées face à face avec cent millions de paysans hostiles, la situation du pouvoir des Soviets semblait désespéré. » [5]

Membre de l’Opposition unifiée - « il se range du côté de Zinoviev, mais n’occupe pas le devant de la scène. » [JJ Marie, page 116]-, puis du groupe Rioutine, il est exclu en 1932. Il meurt en prison en 1936 ( ?). Pierre Broué, dans son dernier livre « Communistes contre Staline », parle de Vassili Nikolaiévitch Kaïourov, né en 1888 et mort en 1939, comme d’ailleurs dans son « Trotsky »...

« Rien, sans doute, ne peut mieux expliquer les victoires du bolchevisme, et surtout leur conquête, lente puis foudroyante, de ceux que Boukharine appelle le « deuxième cercle concentrique du parti », ses antennes et ses leviers en période révolutionnaire, les ouvriers révolutionnaires, organisateurs de syndicats et de comités du parti, pôles de résistance, centre d’initiatives, animateurs et éducateurs infatigables par qui le parti a pu s’intégrer dans la classe et la diriger. De tous ceux-là, l’histoire a presque oublié les noms dans tous les cas : Lénine, parlant d’eux, dit les cadres « à la Kaiourov », du nom de l’ouvrier qui le cache en 1917 [6]pendant quelques jours et à qui il gardera toujours sa confiance. Sans leur existence, le « miracle » bolchevique ne peut se comprendre. » [7]


Sources :

— AVENEL Jean-David, Interventions Alliées pendant la Guerre civile russe (1918-1920), Paris, Economica, 2001 ;

— BROUÉ Pierre, Le Parti bolchévique, Paris, Les Éditions de Minuit, 1977 ; cf. pp. 63, 113, 336-339 [L’affaire Rioutine], 392 ;

— BROUÉ Pierre, Trotsky, paris, Fayard 2008 ; cf. pp. 707-709 [sur le groupe Rioutine-Slepkov.] ;

— HAUPT Georges et MARIE Jean-Jacques, Les bolcheviks par eux-mêmes, paris, Maspero, Bibliothèque Socialiste n°13, 1969 ; cf. pp. 115-116 ;

— MARABINI Jean, L’Etincelle. Lénine, organisateur de la Révolution russe, Paris, Arthaud, 1962 ; cf. pp. 337, 340, 343-344, 347, 355 ;

— TROTSKY Léon, Histoire de la révolution russe [HRR], tome I, Paris, Seuil, 1995 ; cf. pp. 143-186 et 294-295 ;

— SERGE Victor, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques, Paris, Robert Laffont Bouquins, 2001 ; cf. pp. 390 [Rioutine et « En prison, le vieil ouvrier bolchevik Kaïourov, estimé de Lénine, et presque toute sa famille. »], 420, 713-714 [Sur le groupe Rioutine.] ;

— WALTER Gérard, Lénine, paris, Marabout, 1950 ; cf. pp. 342-343 ;

[1] Nagaïka : fouet de cuir des Cosaques.

[2] Général tsariste chargé de la répression sur Saint-Pétersbourg ; cf. pages 125-126 HRR, tome I.

[3] « ... demi-libéral, demi-socialiste, Stankévitch, maître de conférences, qui fut un moment commissaire du gouvernement au G.Q.G. (page 186, HRR, tome 1).

[4] in Jean-Jacques Marie, Les bolcheviks par eux-mêmes, pp. 115-116.

[5] Cf. V. Kaiourov, « Mes rencontres avec Lénine », Révolution prolétarienne n° 26 (1924), in SERGE Victor, L’an I de la révolution russe, p. 257.

[6] Après les journées de juillet (3-5) et la campagne de calomnies qui dénonçait les bolcheviks comme des agents allemands, Lénine se cacha le 6 juillet dans l’appartement de Kaiourov.

[7] Broué, Le Parti Bolchévique, p. 63.