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WEIL Simone (1933) : Déclaration à la conférence d’unification des groupes de la gauche communiste
Parue dans « La Bataille ouvrière », numéro 1 du 1er juillet 1933
[30 mars 2009] : par olivier

Présentation :

Extrait du journal ronéotypé édité par Albert Treint La Bataille ouvrière, numéro 1 du 1er juillet 1933, et également publié dans une autre revue également ronéotypée Où en sommes-nous ? du même Albert Treint (Recueil de divers articles précédés d’une Déclaration collective).

Cette déclaration collective, datée du 22 avril 1933, devrait avoir été, pour l’essentiel, rédigée par Simone Weil ainsi que l’affirment plusieurs témoignages.

La Conférence d’Unification des groupes de la Gauche communiste a été suscitée par plusieurs groupes d’oppositionnels qui cherchent, au printemps de 1933, la possibilité de définir une politique et des positions communes. Plusieurs rencontres eurent lieu. Les trotskistes quittèrent les Conférences rapidement car Trotski persistait à considérer que l’État soviétique restait « essentiellement ouvrier malgré ses déformations bureaucratiques » et que l’Internationale communiste était « révolutionnaire malgré ses erreurs ». Trotski était, en effet, à cette date, encore opposé à la fondation d’une Quatrième Internationale. Les signataires de la déclaration plaident pour une telle création.

La majorité des autres groupes qui restèrent à la Conférence fondèrent l’Union communiste éditant L’Internationale [1].

Michel Olivier.


DÉCLARATION À LA SÉANCE DU 22 AVRIL 1933 DE LA CONFÉRENCE D’UNIFICATION DES GROUPES DE LA GAUCHE COMMUNISTE

Nous considérons que, malgré toutes les manoeuvres faites pour entretenir une confusion déplorable, la première journée de la conférence dite d’unification, à laquelle nous voulions donner le sens d’une conférence de clarification, a eu un résultat. L’attitude que nous avons prise n’a pas permis d’éviter les problèmes essentiels, bien que la dérobade d’un certain nombre de camarades ait empêché une discussion claire [2].

Néanmoins deux courants se sont nettement délimités. L’un est constitué par des camarades qui ne sont séparés de la Ligue communiste [3] que par des raisons de personnes et de régime intérieur, et qui restent attachés en principe aux positions de l’orthodoxie trotskiste sur la réforme de l’Etat soviétique considéré comme essentiellement ouvrier malgré ses déformations bureaucratiques et de l’Internationale communiste considérée comme essentiellement révolutionnaire malgré ses erreurs.

L’autre courant est représenté par des camarades qui ne sont liés par aucun lien formel d’organisation et qui sont parvenus par des voies indépendantes aux conceptions suivantes :

Ils ne méconnaissent pas l’importance des questions de per­sonnes et de régime intérieur, questions par rapport auxquelles on est forcé de constater une ressemblance marquée entre la fraction trotskiste et le parti stalinien. Mais ils placent ces questions à un rang subordonné. Ils considèrent le régime intérieur de la fraction trotskiste comme étant non une cause mais une conséquence. Ce régime résulte à la fois de certains traits communs à l’idéologie de l’opposition de gauche et à celle du stalinisme, et de la position ambiguë sur laquelle le camarade Trotski a maintenu jusqu’ici les organisations placées sous son contrôle.

Ils se séparent nettement de l’orthodoxie trotskiste sur les points suivants :

Ils jugent impossible de considérer l’État russe actuel, où ne subsiste, sinon sur le papier, aucune des formes politiques ou économiques du contrôle ouvrier, comme un État de travailleurs s’acheminant vers l’émancipation socialiste. Les travailleurs de la ville et des champs guidés par le parti bolchevik ont chassé des usines et de la terre les capitalistes et les propriétaires fonciers et ont brisé l’appareil d’État. Le parti bolchevik a été contraint par les nécessités de la guerre civile et de la production de reconstruire de nouveau la triple machine bureaucratique, militaire et policière. Composé de l’élite du prolétariat russe, en contact permanent avec les masses ouvrières, ayant à sa tête des militants qui avaient consciemment lié leur vie tout entière à la défense des intérêts historiques du prolétariat, le parti bolchevik pouvait être considéré comme le gérant des biens du prolétariat, chargé de préparer l’heure où la domination exercée par lui deviendrait inutile. Mais en fait le règne nécessairement provisoire du parti bolchevik a été suivi par le règne d’un héritier qui est non pas le prolétariat russe, mais la bureaucratie d’État. Cette bureaucratie se pare encore du nom du parti alors que, d’après le camarade Trotski lui-même, il n’y a plus en Russie de parti communiste : elle oriente l’U.R.S.S. non vers une disparition mais vers un accroissement continu du pouvoir d’État ; elle subordonne les travailleurs aux moyens matériels du travail, c’est-à-dire au capital dont elle a la propriété privée ; elle institue donc, non pas le socialisme, non pas une marche vers le socialisme, mais un régime où l’appareil d’État, issu de la révolution prolétarienne, s’il ne gère pas le pouvoir politique au profit des propriétaires des moyens de production, comme dans les pays capitalistes, possède en revanche lui-même ces moyens de production, et représente par suite directement la domination des moyens de travail sur le travailleur.

Ils considèrent que la Troisième Internationale, en dépit du caractère prolétarien et de l’orientation confusément révolu­tionnaire de la base, a cessé de représenter le communisme selon la définition de Marx, c’est-à-dire les intérêts généraux et historiques du prolétariat, et qu’elle n’est plus qu’un ins­trument aux mains d’une autre classe qui a mené, qui mène et qui mènera le prolétariat de défaite en défaite, parce que cette classe défend ses intérêts propres, qui ne sont pas ceux des travailleurs. Pour eux, le devoir actuel des militants conscients est de rompre moralement avec la Troisième Internationale bureaucratique comme ils ont rompu avec la Deuxième Inter­nationale embourgeoisée ; ils pensent qu’il faut dès maintenant travailler à préparer un regroupement des révolutionnaires conscients, qui se fasse en dehors de tout lien avec la bureaucratie d’État russe.

Contre toute falsification inintelligente ou malhonnête de leur attitude, ils tiennent à apporter les précisions suivantes : La formation d’une nouvelle organisation révolutionnaire sur le plan national et international représente pour eux non une perspective immédiate et actuelle mais une perspective historique vers laquelle il convient d’orienter dès maintenant l’effort d’éclaircissement, d’éducation et de propagande. Ils se désoli­darisent expressément du mot d’ordre de boycottage des organisations staliniennes, mot d’ordre qui empêcherait cet effort de s’exercer dans tous les milieux, quels qu’ils soient, où les ouvriers se trouvent groupés entre eux politiquement ou syndicalement.

Ils pensent que la bureaucratie stalinienne en U.R.S.S. ne pourra être vaincue par le prolétariat que sur la base des mots d’ordre clairs de la démocratie prolétarienne ; que la lutte pour les réformes en Russie soviétique telle qu’elle est préconisée par l’opposition de gauche, a dès maintenant un contenu révolutionnaire ; que cette lutte ne peut aboutir à des succès décisifs que par la reprise du mouvement ascendant de la révolution mondiale. Ils considèrent la question du caractère plus ou moins sanglant que prendrait éventuellement cette lutte comme une question secondaire. Ils jugent essentiel au contraire de mettre l’accent sur l’opposition radicale qui existe entre les aspirations socialistes du prolétariat et l’oppression qu’exerce l’appareil d’État russe, armé du double pouvoir économique et politique, opposition qui ne peut être résolue que par la force. Ils repoussent avec mépris la stupide accusation de révision­nisme qu’on a dirigée contre eux. Non pas qu’ils entendent s’attacher à la stricte orthodoxie marxiste que raillait Marx quand il disait : « Je ne suis pas marxiste », et contre laquelle Engels mettait en garde par sa formule : « Notre doctrine n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action. » Mais ils ne peuvent considérer que comme une marque de mauvaise foi le fait de lancer contre eux une telle accusation au moment même où, au nom de la méthode marxiste d’analyse matérialiste et au nom de l’idéal socialiste si nettement formulé par Marx et Lénine, ils combattent sans équivoque toutes les tentatives faites pour réviser Marx dans un sens réactionnaire, depuis Bernstein jusqu’à Staline.

Ils ajoutent que les conceptions qui viennent d’être exposées constituent simplement les points sur lesquels ils se sont ren­contrés à la suite d’un effort personnel de réflexion accompli indépendamment les uns des autres ; points à partir desquels ils entendent continuer à examiner avec la même indépendance d’esprit, qui n’exclut pas les échanges de vues, tous les problèmes que pose la crise actuelle du mouvement ouvrier. Ils font donc expressément remarquer que, jusqu’ici, ils ne sont solidaires les uns des autres que sur le contenu de la présente déclaration.

BENICHOU, Gina BENICHOU, CAPDEVILLE, Suzanne DEVOYEN, GANDI, MATHIEU, MAX, PATRI, PETITGAND, PRADER, RABAUT, Nelly ROUSSEAU, TREINT, Simone WEIL. [4]


Complément sur les signataires (10/09/2009) :

— [Paul] BENICHOU ;
— Gina BENICHOU ;
— [A] CAPDEVILLE ;
— Suzanne DEVOYEN ;
— GANDI [pseudonyme de Giovanni Campeggi] ;
— MATHIEU [pseudonyme de Severo Aldovini] ;
— MAX [Pétal] ;
— [Aimé] PATRI [pseudonyme d’André Ariat, Ancien de La Ligue communiste.] ;
— [Robert] PETITGAND [pseudonyme Delny quand il fait parti de la Revue Spartacus avec René Lefeuvre] ;
— [Jean] PRADER ;
— [Jean] RABAUT ;
— Nelly ROUSSEAU ;
— [Albert] TREINT ;
— Simone WEIL ;

[1] Sur cet épisode cf. La Gauche communiste de France, brochure du CCI, éditée en 2001, dont le rédacteur est Michel OLIVIER.

[2] Il s’agit des camarades qui s’unirent pour former L’Union communiste.

[3] Groupe trotskiste.

[4] Albert Treint, Nelly Rousseau et Capdeville formèrent ensuite le journal La Bataille ouvrière. Mathieu et Gandhi faisait parti du Groupe Pour la renaissance communiste (ex fraction au sein de la Gauche italienne de la revue Bilan). Les autres faisaient parti du groupe dit des « étudiants » notamment Simone Weil.